Revue de presse - Le retour du grand ménage

L'ironie du sort a voulu que le dernier cabinet Martin coïncide avec le dépôt du dernier rapport du juge John Gomery. Ce rapport, qui devait pourtant annoncer le compte à rebours vers les élections fédérales, en a plutôt marqué la fin. Ce n'est pas pour rien qu'à la blague, le lendemain, Paul Martin a commencé sa conférence de presse en annonçant qu'il allait rendre visite à la gouverneure générale pour demander la dissolution du Parlement.

Mais c'est à Stephen Harper que reviendra la mise en oeuvre des recommandations du juge. Chose certaine, il ne pourra pas reléguer ce rapport aux oubliettes car son parti doit largement son élection aux attentes des Canadiens en matière d'éthique. L'importance d'agir va toutefois au-delà de cela, croit James Travers, du Toronto Star. Le rapport Gomery, dit-il, porte sur rien de moins que notre démocratie. Selon lui, c'est de cela qu'il est question lorsqu'on propose de renforcer les pouvoirs du Parlement, de rendre les politiciens et les hauts fonctionnaires plus imputables, de réduire les pouvoirs discrétionnaires du premier ministre, d'accroître la capacité de supervision des comités parlementaires et de permettre aux sous-ministres de refuser d'obéir à un ordre contraire aux règles, et ce, sans craindre pour leur carrière. «Le plus remarquable est que les libéraux connaissaient ces solutions mais n'ont jamais eu la sagesse ou le courage de les mettre en oeuvre. Malgré sa promesse d'éliminer le déficit démocratique pendant sa campagne au leadership, Paul Martin a ignoré un rapport prébudgétaire paru en 2004 qui lui recommandait des réformes sérieuses. Il a choisi d'accroître la concentration du pouvoir au sein de son propre bureau. Ce fut une erreur fatale. En s'aliénant la plupart de ses supporteurs les plus réfléchis, Martin s'est lui-même transformé en otage de la clique qui, au bout du compte, l'a laissé tomber.» Pour Travers, c'est une bonne chose que la réponse à ce rapport revienne à Harper. Il en a tellement promis sur ce front qu'il ne pourra pas reculer sans risquer sa peau. Mais le journaliste ne s'illusionne pas. «Gomery en demande beaucoup au nouveau gouvernement. Il demande à Harper et aux conservateurs de limiter volontairement le pouvoir qu'ils veulent depuis 13 ans. Mais les arguments en faveur d'un changement sont irrésistibles, et la faim de réformes, insatiable.»

Cependant, ce n'est pas encore chose faite. Si l'histoire se répète, il y aura des déçus. En effet, les recommandations du juge Gomery sur l'imputabilité ne sont pas entièrement nouvelles. En 1979, la commission Lambert en avait fait de semblables, nous rappelle l'Ottawa Citizen. Un des membres de cette commission, Ted Hodgetts, a même servi de conseiller au juge Gomery. Déjà considéré comme le père de l'administration publique au Canada dans les années 70, l'homme de 88 ans a eu l'impression d'entendre les mêmes débats. Qui, des ministres ou des fonctionnaires, devrait être tenu responsable, et de quoi, au juste? Ses conseils, inspirés du modèle britannique, sont restés les mêmes, et on a pu les voir repris dans le rapport Gomery. Les sous-ministres devraient non seulement répondre de leur gestion devant un comité parlementaire mais aussi disposer de mécanismes pour attirer l'attention sur des gestes inappropriés ou pour signifier leur désaccord avec un ordre ministériel. «Ce qui m'a saisi tout au long, c'est l'impression de voir resurgir la commission Lambert dans toutes ses dimensions, comme si elle se répétait. J'ai vraiment été très surpris. Cela montre à quel point ces questions endémiques persistent à refaire surface et à quel point le système est lent à réagir pour apporter des réformes», affirme Hodgetts. Un comité parlementaire a suggéré l'adoption du modèle britannique l'an dernier, mais le gouvernement Martin a refusé. L'ancien commissaire pense que le climat est maintenant plus propice pour un changement, surtout que les conservateurs ont fait de l'imputabilité leur priorité.

Autre sujet d'intérêt: la nouvelle influence de l'Ouest et plus particulièrement de l'Alberta à Ottawa. Chroniqueuse au Vancouver Sun, Barbara Yaffe tient à calmer les ardeurs de ceux qui disent que «the West is finally in». Si on sous-entend par là l'Alberta, elle opine. Autrement, elle proteste car, dit-elle, la Colombie-Britannique, le Manitoba et la Saskatchewan ont leur identité politique propre. Dans le cas de la Colombie-Britannique, les choses se sont grandement améliorées sous Paul Martin, et la dernière fois que les libéraux y ont fait élire plus de députés remonte à 1968. «La Colombie-Britannique se sent déjà incluse [in].» Yaffe convient que ce n'est pas le cas de l'Alberta. Avec sa vision particulière du conservatisme, son esprit très indépendant et sa cohésion partisane, l'Alberta s'est toujours sentie tenue à l'écart de la culture politique très libérale d'Ottawa. La manie des gouvernements Chrétien et Martin de prendre le premier ministre Ralph Klein pour cible n'a pas aidé. L'élection des conservateurs pourrait changer ce sentiment d'aliénation, mais Yaffe note que les Albertains ne peuvent pas perdre de vue que le PC doit son élection à l'Ontario et au Québec et que s'il veut une majorité, c'est vers l'Ontario qu'il «devra commencer à souffler des baisers», en particulier vers la région de Toronto.

Si les élections du 23 janvier ont apporté un changement de gouvernement et un déplacement du centre d'influence, il en va autrement du renouvellement de la classe politique. Douglas Fisher, de l'Ottawa Sun, note qu'il n'y a que 83 recrues parmi les 308 députés élus. Cela signifie que 225 députés siégeaient au Parlement avant le déclenchement des élections, des députés qui ont participé «aux singeries partisanes et empoisonnées» du printemps 2005, déplore Fisher. Il craint qu'ils ne soient tentés de retomber dans les mêmes travers. Dans quel but? Du côté de l'opposition, pour faire mal paraître les conservateurs. Et, du côté des conservateurs, pour montrer à la population qu'il serait préférable, devant l'obstruction de l'opposition, de leur accorder une majorité. D'où l'importance du choix du président de la Chambre, relève Fisher. Contrairement à plusieurs, Fisher ne souhaite pas le retour du président sortant, le libéral Peter Milliken, puisqu'il n'a rien fait pour mettre un frein aux accusations outrancières et aux agissements irrespectueux. Député néo-démocrate dans les années 60, Fisher se souvient de présidents à la poigne plus solide et considère qu'il est temps de revenir à ce modèle.

mcornellier@ledevoir.com
1 commentaire
  • Roland Berger - Inscrit 4 février 2006 09 h 46

    L'illusion tenace

    Comme il est facile de s'illusionner sur la volonté et la capacité du nouveau gouvernement conservateur de réformer les moeurs politiques à Ottawa. Ce parti compte dans ses rangs des députés qui se croient à la fois inspirés de Dieu et investis du devoir d'établir enfin la justice sur Terre, la leur, étroite et tendancieuse. Bonne chance à Monsieur Harper. Il devrait porter une veste pare-balles sens devant derrière. Peut-être survivra-t-il ainsi aux coups de poignard de mains de Dieu !