Québec n'a jamais étudié l'impact d'une hausse des droits de scolarité

Le ministère de l'Éducation n'a jamais étudié l'impact d'une modulation des droits de scolarité à l'université, ce qui a consterné le ministre Jean-Marc Fournier au point où il a commandé une série d'études sur cette bouillante question.

«La dernière fois que j'ai demandé des scénarios et des simulations au ministère sur les frais de scolarité, on m'a répondu qu'il n'y en avait pas», a indiqué cette semaine le ministre de l'Éducation, du Loisir et du Sport, Jean-Marc Fournier, lors d'une entrevue éditoriale au Devoir. «Avant de dire qu'on augmente les droits de scolarité ou qu'on les baisse, peut-on se demander d'abord quel est le problème et quelles sont les conséquences de prendre une décision?»

Pour éclairer sa lanterne, le «pragmatique» ministre de l'Éducation a ordonné «une série d'études, de simulations et de scénarios» aux experts de son ministère afin de connaître l'impact, tant sur le financement que sur l'accessibilité, d'une hausse ou même d'une réduction des droits de scolarité à l'université.

«Il y a deux tendances: une à la hausse des droits de scolarité et une qui prône même la gratuité scolaire», a expliqué M. Fournier. «Mais je dirais que les deux courants nous arrivent sans explications pour définir les conséquences de leur proposition. On ne peut pas fonctionner comme ça! Pour trouver la bonne piste, il faut offrir en débat public les scénarios les plus objectifs possibles, une meilleure compréhension de comment il est possible d'atteindre la qualité et l'accessibilité. À partir de là, on aura un vrai courant qui va prendre sa place.»

Si le débat sur les droits de scolarité ne peut se détacher de l'opulence ou de la famine des finances publiques, il va aussi de pair avec l'accessibilité des études. Dans ce contexte où le déclin démographique «est déjà une réalité pour le réseau de l'éducation» et où le marché de l'emploi quémande des employés qualifiés, une modulation du financement doit se faire sans causer de commotion sur l'entrée des étudiants.

«Avec l'effet démographique, on ne peut pas tolérer non plus qu'il y ait du décrochage scolaire, on a besoin de tout notre monde!», a expliqué le ministre. «Non seulement ça, mais il faut qu'ils soient formés pour répondre à 70 % d'emplois qui nécessitent une formation postsecondaire, tant au collégial technique qu'à l'université. Ça veut dire que le réseau doit être accessible.»

Malgré une commission parlementaire tenue au printemps 2004 sur le financement, l'accessibilité et la qualité des universités, la question des droits de scolarité devra donc refaire surface, comme l'a suggéré le dernier rapport Gervais sur l'accès à l'éducation, déposé à l'automne dernier. Revendiqué par ce groupe, un débat public sur le financement aura d'ailleurs lieu en 2006, peut-être même à l'automne, foi de ministre Fournier.

En vue de cette vaste plénière, le ministre a lancé plusieurs «chantiers de réflexion» et mis au travail nombre d'abeilles laborieuses pour brosser des portraits «objectifs» sur des questions délicates, par exemple la portion de financement étatique du réseau d'écoles privées, actuellement à hauteur de 60 %. Si le réseau public a demandé à Québec de revoir ce pourcentage à la baisse au point de l'annuler, le ministre souhaite mettre fin à son scepticisme avec des études car «les papiers que j'ai vus tendent à démontrer qu'il ne restera pas tant de gens que ça au privé si on signe la fin des subventions, et, finalement, on y perdrait».

Le dirigeant du réseau n'est ni partisan «des diktats du ministre» ni adepte des «grands chambardements» qui divisent plutôt que de rassembler. Alors que, l'an dernier à pareille date, le réseau collégial en entier donnait à penser qu'il passerait à la moulinette, les derniers mois ont plutôt versé vers le calme plat. «C'est peut-être encore une fois mon esprit pragmatique: j'ai constaté cette année qu'on n'était pas dans un contexte qui favorisait quelque avenue que ce soit pour le collégial», a confié le ministre.

Des annonces sont toutefois à venir, notamment sur une manière de rapprocher la formation professionnelle du secondaire et le profil technique du collégial, «sans aller dans la recette radicale qui chambarde beaucoup de choses».

Depuis son arrivée en poste, en avril dernier, en plein coeur d'une crise sur l'aide financière, Jean-Marc Fournier a coiffé le casque de pompier, voguant de grève étudiante en négociation épineuse et se gardant bien de «jeter de l'huile sur le feu». Dans l'ombre, il mettait toutefois son nez jusque dans les bulletins scolaires, les jugeant incompréhensibles dans leur format «réforme».

«J'ai été à même de constater moi-même comment, dans certaines commissions scolaires, les bulletins sont rédigés, et il y a des fois [où] je ne comprenais pas du tout ce qui était écrit», a affirmé M. Fournier. «Quand je suis arrivé au ministère de l'Éducation, j'ai cherché des gens qui pouvaient le comprendre. On s'est entendu [pour dire] qu'il fallait le récrire.»

Pour mener ce travail de recomposition, qui s'opère alors que la réforme est en marche depuis 1999, le ministre de l'Éducation s'appuie sur la «Table de pilotage du renouveau pédagogique», composée de tous les acteurs de l'éducation primaire et secondaire, des enseignants aux parents en passant par les cadres scolaires. «Je ne sais pas comment il se fait qu'encore aujourd'hui on ouvre des bulletins et qu'on n'y comprenne rien. Ce que je sais, c'est que j'ai demandé de nouvelles formules et que, quand je les ai vues, je les ai comprises.»

Le groupe de travail s'attarde aussi à la question des notes et à la manière d'évaluer les effets de la réforme. Il devrait remettre un rapport en juin. «Je m'attends de ce rapport qu'il y ait des correctifs, mais pas de rupture, pas de bouleversement.»

Le ministre avait aussi des rectificatifs à faire à propos des nouvelles publiées par La Presse cette année au sujet de la réforme, qu'il jugeait inexactes. Il a ainsi indiqué que «la réforme n'est pas stoppée» mais qu'on a plutôt décidé de prendre le temps de l'évaluer. «Quand tu commences une analyse, ce n'est pas la conclusion de l'analyse que tu donnes, ni un aveu que tu dois tout abandonner», a affirmé le ministre.

En 2006, que Jean-Marc Fournier entrevoit comme «l'année de l'éducation», une grande bataille sera menée avec toutes les provinces auprès d'Ottawa afin de réclamer un retour des transferts fédéraux à leur niveau de 1994, ce qui représente un objectif de plus de quatre milliards de dollars. Farouche partisan de ce «voyage vers le règlement du déséquilibre fiscal», avec tout le réseau de l'enseignement supérieur, le ministre mise non seulement sur le sommet de la fin février, organisé par le Conseil de la fédération, mais aussi sur le prochain budget du gouvernement Harper.

«J'ai l'intention que le prochain budget fédéral puisse apporter une réponse, ou une partie de réponse, une direction, à cette question [des transferts]», a-t-il indiqué, y voyant une occasion pour «ce gouvernement minoritaire de montrer qu'il est sérieux».
2 commentaires
  • Marc St-Pierre - Inscrit 2 février 2006 10 h 32

    Le bulletin: une décision locale

    Les commentaires de M. Fournier sur le bulletin risquent de faire jaser...encore. D'ailleurs, ce matin, les bulletins étaient à la une de La Presse. Les bulletins avant Gomery et les déboires de Théo, du jamais vu !!! Et chaque fois, c'est pareil: Lucien Bouchard avait dit à Paul Arcand, à une heure de grande écoute, préférer les notes, et ça avait soulevé une tempête.

    Je désire simplement rappeler que rien dans la Loi sur l'Instruction publique ou dans le Régime pédagogique n'empêche une école de choisir la notation numérique. Car la question est là: le format du bulletin est de "juridiction" locale. Cela fait partie de ce qu'on appelle la "politique sur les normes et modalités d'évaluation" qui est approuvée par la direction de l'école, sur proposition de ses enseignants. C'est un choix d'école, ce n'est même pas un choix de commission scolaire. Cela fait partie des pouvoirs qui ont été décentralisés, dans le cadre de la réforme. La seule incursion récente du ministère là-dedans, et le ministre l'a rapporté dans ses propos, c'est l'obligation de la notation numérique au 2e cycle du secondaire. Le Régime pédagogique ne prescrit qu'un contenu obligatoire pour les bulletins, c'est-à-dire quelles informations on doit y retrouver (le nom de l'élève, celui des répondants, les matières, les journées d'absence, etc..., il n'en prescrit pas la forme. Il y a même eu des assouplissements quant à la fréquence.

    On ne fait pas toujours la part des choses là-dedans. C'est comme pour les approches pédagogiques et les méthodes d'enseignement: le choix est fait par les enseignants. C'est un droit que leur confère la loi elle-même.

    Il en va des notes et des méthodes comme du reste: entre le droit et l'exercice de ce droit, il y des écarts, mais qui s'expliquent. Mais ce sera une autre histoire, un autre jour !

  • FARID KODSI - Inscrit 5 février 2006 18 h 39

    Le choix des enseignants - de nature syndicale

    J'ai déjà enseigné à Montréal et je sais pertinemment que le choix des enseignants n'a jamais été centré sur le bien de l'enfant et des parents mais bien plus sur les droits des professeurs en se conformant à la lettre aux directives de leur syndicat, rejetant du revers de la main toute politique venant du ministère, se réfugiant le plus souvent aux besoins du milieu, de la communauté et aux décisions au niveau local pour fragmenter autant que possible les décisions gouvernementales et régner en maître au sein de leur petite collectivité de quartier et ils osent encore berner la population du Québec avec une solidarité absurde. Il est grand temps de se débarrasser de cette vieille mentalité de baby boomer des années 70, la nouvelle génération en a marre de cette machination syndicale malsaine.