Hausse de 21 % du taux de travail chez les femmes

Au moment où certaines provinces pressent le nouveau gouvernement Harper de maintenir le programme national de garderies inspiré du modèle québécois, une étude économique révèle que la garde à 5 $ par jour (maintenant à 7 $) a convaincu un nombre considérable de femmes ayant des enfants en bas âge de retourner sur le marché du travail. On note cependant une hausse de l'anxiété et de l'agressivité chez les enfants de deux à quatre ans depuis l'implantation de ce programme.

Cette étude, qui compare les données recueillies auprès de familles biparentales ayant des enfants de moins de quatre ans entre 1994 et 2002, montre que la proportion de mères sur le marché du travail s'est accrue de 21 % au Québec au cours de cette période, soit plus du double de la hausse observée dans le reste du Canada, soit 9 %.

Alors que le Québec affichait en 1994 un certain retard par rapport au reste du Canada quant à la proportion de mamans poursuivant une carrière, il le devance maintenant de peu avec 65 %, par rapport à 63 % pour les autres Canadiennes.

Selon un des auteurs, l'économiste Kevin Milligan, de l'université de la Colombie-Britannique, la participation accrue de ces mères au marché du travail est essentiellement due au programme de garderies à 5 $ par jour. Pour s'en assurer, il a comparé ces données non seulement avec celles du reste du Canada mais aussi avec celles des mères québécoises d'enfants plus âgés. «S'il y avait quelque chose de différent dans le marché du travail québécois comparativement au reste du pays, on aurait alors pu le constater chez les mères d'enfants plus âgés. On a découvert que l'augmentation est exceptionnellement importante chez les mères d'enfants de moins de quatre ans», explique M. Milligan, qui a signé cette étude avec ses collègues Jonathan Gruber, du Massachusetts Institute of Technology, et Michel Baker, de l'université de Toronto.

M. Milligan constate que les parents sont très sensibles au prix des services de garde lorsque vient le temps de choisir de retourner ou non au travail. Il ne serait d'ailleurs pas surpris que l'augmentation de 5 à 7 $ des tarifs, dont la période visée par l'étude ne tient pas compte, influence cette décision.

Au terme du chantier de développement des places en services de garde, la proportion d'enfants qui se font garder (peu importe le type de garde) a crû de 51 % au Québec alors que la croissance n'a été que de 16 % au Canada anglais. Environ le tiers de cette hausse serait cependant attribuable à des familles ayant auparavant recours à une garde informelle et qui sont maintenant entrées dans le système (grand-parents, travail au noir, voisine, etc.). Au Québec, 65 % des enfants de moins de quatre ans sont gardés d'une manière ou d'une autre pendant que leurs parents travaillent, comparativement à seulement 45 % dans le reste du pays.

Souvent décrit comme étant coûteux par ses détracteurs, le régime auquel le gouvernement québécois consacre plus d'un milliard de dollars par année n'est cependant pas une pure dépense sur le plan économique, peut-on constater à la lecture du document rendu public hier par l'institut CD Howe. En effet, les trois économistes estiment que chaque dollar qui y est investi rapporte 40 ¢ aux deux ordres de gouvernement en recettes fiscales. «Cela gonfle l'économie parce que plus de gens travaillent. Cela entraîne plus de revenus fiscaux. J'ai été surpris de constater que c'était aussi important», affirme M. Milligan, qui constate que le programme a surtout aidé les familles à revenus moyens et élevés puisque les moins nanties bénéficiaient déjà de subventions.

Par ailleurs, le calcul du rendement sur l'investissement ne tient pas compte des autres recettes fiscales dues à la diminution du travail au noir.

L'engagement du Parti conservateur de renoncer en partie au financement des services de garde pour remettre un chèque de 1200 $ directement aux familles n'aurait pas le même effet sur l'économie. «Cela n'aurait pas beaucoup d'impact sur la décision de travailler ou pas», fait observer M. Milligan.

Oui, mais...

Les économistes se sont aussi aventurés à évaluer l'impact du programme sur le bien-être des enfants. À ce chapitre, les données tirées de l'Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes sont un peu moins réjouissantes. On observe une augmentation de l'anxiété et des comportements agressifs depuis l'implantation du programme au Québec.

Par exemple, la proportion d'enfants ayant des comportements agressifs a crû de 24 %, passant de 1 à 1,24 %. C'est tout de même moins qu'au Canada anglais, où l'indice est demeuré stable à 1,35 %. Dans le cas de l'anxiété, le Québec, qui affichait en 1994 un taux de 1 %, donc moins élevé qu'au Canada anglais (1,1 %), dépasse maintenant légèrement le reste du Canada (1,6 % contre 1,5 %).

Les auteurs de l'enquête établissent des liens significatifs entre le système de garde à 5 $ par jour et l'anxiété, l'agressivité et les probabilités de souffrir d'infections respiratoires. On ne mesure cependant pas de tel lien en ce qui a trait à l'anxiété de séparation ou à l'hyperactivité.

S'il ne fait pas de doute pour les auteurs que le modèle québécois se traduit par une détérioration du bien-être des enfants, tel que mesuré par l'étude, le document met cependant quelques bémols. Ces problèmes sont peut-être détectés plus tôt parce que les enfants socialisent plus tôt. «Peut-être que le fait d'être exposé à d'autres enfants rend les enfants plus agressifs, mais peut-être qu'ils auraient été agressifs de toute façon la première fois qu'ils auraient vécu avec d'autres enfants, peu importe l'âge», nuance M. Milligan.

L'auteur précise également que l'étude ne permet pas de mesurer les habiletés cognitives des jeunes enfants. «Nous n'avons pas de mesures de la façon dont ces enfants se comporteront quand ils arriveront à l'école pour ce qui est de leurs habiletés cognitives, en mathématiques ou en langue. D'autres études montrent que les enfants qui ont fréquenté les services de garde réussissent mieux sur le plan des habilités cognitives quand ils arrivent à l'école», poursuit M. Milligan.

Si son rapport émet des réserves quant au modèle québécois de services de garde, l'économiste s'abstient de formuler une recommandation aux autres provinces qui jonglent avec une formule similaire. «Il y a des avantages mais peut-être aussi des problèmes avec le modèle québécois. Les décideurs doivent avoir les yeux bien ouverts. Peut-être que tout n'est pas avantageux avec le programme québécois», conclut-il en reconnaissant que le principal facteur qui varie dans son analyse est la décision des femmes de travailler ou non puisqu'on ne compare pas les données en fonction du type de garde retenu (garderies privées, CPE, milieu familial, arrangements avec des parents, travail au noir, etc.).