L’enquête sur l’explosion au port de Beyrouth reprend après 13 mois de suspension

L’explosion du 4 août 2020, déclenchée dans un entrepôt abritant des centaines de tonnes de nitrate d’ammonium stockées sans précaution, a été imputée par une grande partie de la population à la corruption et la négligence de la classe dirigeante.
Agence France-Presse L’explosion du 4 août 2020, déclenchée dans un entrepôt abritant des centaines de tonnes de nitrate d’ammonium stockées sans précaution, a été imputée par une grande partie de la population à la corruption et la négligence de la classe dirigeante.

Après une suspension de plus d’un an, l’enquête libanaise sur l’explosion dévastatrice au port de Beyrouth a repris lundi, malgré les énormes pressions politiques persistantes, et deux responsables de la sécurité ont été inculpés.

Le 4 août 2020, des centaines de tonnes de nitrate d’ammonium stockées dans un entrepôt au port sans précaution de l’aveu même des autorités, explosent. Bilan : plus de 200 morts et 6500 blessés outre les destructions et le traumatisme national.

Les causes exactes de cette énorme explosion sont toujours inconnues tout comme l’identité des responsables, dans un pays où règne très souvent l’impunité.

Elle a été imputée par une grande partie de la population à la corruption et la négligence de la classe dirigeante, accusée aussi par les familles des victimes et des ONG de torpiller l’enquête pour éviter des inculpations.

À la surprise générale, le juge Tarek Bitar, contre lequel s’est liguée une grande partie de la classe politique, « a décidé de reprendre l’enquête » et d’inculper deux hauts responsables de la sécurité, a indiqué à l’Agence France-Presse un responsable judiciaire sous couvert de l’anonymat.

Il s’agit du directeur de la Sûreté générale, Abbas Ibrahim, proche du puissant mouvement armé du Hezbollah, et du chef de la Sûreté d’État, Tony Saliba, proche de l’ex-président Michel Aoun dont le mandat a expiré il y a trois mois.

« Bataille contre l’impunité »

« Le juge Bitar a lancé une bataille contre la politique d’impunité », a expliqué à l’Agence France-Presse Nizar Saghié, directeur de l’ONG Legal Agenda.

« La confrontation sera rude », a-t-il ajouté, expliquant s’attendre à « des interférences et des pressions politiques » pour l’empêcher à nouveau de poursuivre son travail.

Le responsable judiciaire n’a pas précisé dans l’immédiat pour quelle raison MM. Ibrahim et Saliba et six autres personnes, dont des personnalités politiques et judiciaires, sont inculpés.

Mais avant la suspension de l’enquête en décembre 2021, le magistrat avait voulu interroger les deux hommes, soupçonnés comme d’autres responsables politiques et de la sécurité d’avoir été au courant de la présence du nitrate d’ammonium mais de n’avoir pris aucune mesure.

Selon le responsable judiciaire, le juge Bitar a dans le même temps ordonné la libération de cinq personnes, dont l’ex-directeur des Douanes Chafic Merhi, toutes arrêtées depuis le drame sans jugement.

Le magistrat a décidé de reprendre l’enquête après une tentative des autorités ces derniers mois de nommer un juge suppléant à leur solde pour le court-circuiter. Mais elle a tourné court.

Juges français

 

Avant la suspension de l’enquête, M. Bitar avait tenté d’engager des poursuites contre un ex-premier ministre, quatre anciens ministres et plusieurs responsables sécuritaires.

Mais il a été empêché de mener à bien son travail à cause d’une quarantaine de poursuites lancées contre lui par des responsables politiques, dont ceux qu’il souhaitait interroger, et par une campagne dirigée par le Hezbollah, force politique dominante au Liban qui l’accuse de partialité.

En octobre 2021, le Hezbollah et son allié, le mouvement chiite Amal, avaient organisé une manifestation pour demander son remplacement, qui avait dégénéré, faisant sept morts.

 

Lundi, Hussein al-Khalil, conseiller politique de Hassan Nasrallah le dirigeant du Hezbollah— a qualifié l’enquête du juge Bitar de « tache noire » sur la justice du pays.

Les autorités libanaises ont refusé une enquête internationale, réclamée notamment par les proches des victimes et des organisations de défense des droits humains.

 

Les familles des victimes mènent depuis plus de deux ans un combat incessant pour réclamer justice.

« Il était temps pour le juge Bitar de reprendre son travail [...] Ils sont tous impliqués dans l’explosion du port et ils ont peur de la vérité », a affirmé à l’Agence France-Presse en allusion aux dirigeants libanais Tatiana Hasrouty, dont le père a été tué dans l’effondrement des silos du port.

L’annonce de la reprise de l’enquête intervient une semaine après une visite de deux magistrats français à Beyrouth qui avaient rencontré M. Bitar. Une enquête a été ouverte en France, deux Français figurant parmi les morts et 93 parmi les blessés.

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