«La Syrie devient une crise oubliée», déplore un directeur d'Oxfam

Des enfants jouant sur le terrain boueux du camp de Kafr Arouk, situé dans la province syrienne d'Idlib
Photo: Aaref Watad Agence France-Presse Des enfants jouant sur le terrain boueux du camp de Kafr Arouk, situé dans la province syrienne d'Idlib

Loin des caméras désormais braquées sur l’Ukraine, la Syrie continue de s’enfoncer dans une crise humanitaire qui ne cesse de s’aggraver. Près de douze ans après le début de la guerre civile, quelque 15 millions de Syriens ont besoin d’aide humanitaire dans ce pays de 22 millions d’habitants. Selon l’ONU, 90 % de la population vit désormais sous le seuil de la pauvreté. « Avant, les gens avaient peur de mourir dans les combats et sous les bombes, mais maintenant, ils craignent de mourir de faim », laisse tomber Moutaz Adham, directeur d’Oxfam en Syrie, de passage au Canada ces jours-ci.

Selon le Syrien d’origine retourné vivre dans son pays natal en 2010 après avoir passé 26 ans aux États-Unis, la Syrie fait face à la plus grave crise humanitaire mondiale, alors que la très vaste majorité de sa population lutte pour manger à sa faim. « Le salaire moyen mensuel d’un employé du secteur public [le gouvernement est le plus grand employeur] est de 92 000 livres syriennes, alors que le coût pour nourrir une famille de quatre personnes pendant un mois est de 350 000 livres syriennes », souligne-t-il.

Une impasse qui place des millions de Syriens en situation d’insécurité alimentaire. « Les gens souffrent plus aujourd’hui qu’au pic de la campagne militaire », relève Moutaz Adham en rappelant que, dans les premiers mois ayant suivi le déclenchement de la guerre civile en 2011, environ un million de Syriens avaient besoin d’aide humanitaire. Plus d’une décennie plus tard, alors que les crises s’accumulent en Syrie (violences armées, crise économique, sanctions économiques, pandémie, instabilité au Liban voisin), ce nombre a été multiplié par 15.

Pourtant, au fil des ans, le pays aurait reçu 35 milliards $US en aide humanitaire. Mais les craintes que cet argent bénéficie — d’une manière ou d’une autre — au régime de Bashar el-Assad ont plombé une partie des efforts des organismes d’aide humanitaire, estime Moutaz Adham.

Solutions durables

 

Généralement, durant la première année d’une crise comme celle qui secoue la Syrie, de l’« aide d’urgence » est acheminée par des organismes d’aide humanitaire. Par exemple, si une communauté n’a plus accès à de l’eau potable, de l’eau est acheminée par camion. Mais par la suite, dans la phase appelée de « relèvement précoce », des solutions plus durables sont aménagées. Ainsi, plutôt que de continuer d’apporter de l’eau par camions, le réseau d’aqueduc est réhabilité.

« Mais puisque c’est plus durable et qu’on travaille sur les infrastructures pour les remettre dans un état fonctionnel, c’est interprété par beaucoup de donateurs comme étant des actions qui peuvent soutenir le gouvernement syrien », rapporte l’humanitaire. Encore aujourd’hui, donc, la majeure partie de l’aide humanitaire fournie à la Syrie sert à financer de l’« aide d’urgence », se désole-t-il.

Les gens souffrent plus aujourd’hui qu’au pic de la cam­pagne militaire

 

« Il n’y a pas de dignité avec ce type d’aide. Les gens font la file pour la distribution de l’eau, de la nourriture. Ce n’est pas une aide qui est durable pour la population […] et qui permet aux Syriens de reprendre le cours de leur vie. »

Mais les craintes que cette aide bénéficie par la bande au régime el-Assad ne sont-elles pas légitimes ? En aidant le pays à ne pas s’écrouler, les organismes d’aide humanitaire ne contribuent-ils pas par ricochet à aider ce gouvernement sanguinaire ?

« Non, répond sans hésiter le directeur d’Oxfam pour la Syrie. Il y a une différence entre l’autorité politique et les institutions publiques. Ce n’est dans l’intérêt de personne que le secteur public, avec ses hôpitaux, ses écoles, ses réseaux d’aqueduc, s’effondre. » Déjà, le choléra fait son chemin dans la population, aux prises avec une eau de mauvaise qualité. La crise pourrait donc encore s’aggraver.

Actuellement, Oxfam mène plusieurs projets dans les régions du pays reprises par le régime el-Assad. Ces projets visent à acheminer de l’eau potable dans des communautés, à rétablir des systèmes d’égout, à remettre des boulangeries en état de fonctionner et à aider des fermiers à irriguer leurs terres, entre autres. Oxfam n’a actuellement aucun projet dans des zones sous contrôle de l’opposition.

Moutaz Adham, qui vit à Damas avec sa famille, estime que cela n’affecte en rien la neutralité et l’impartialité de l’organisation. La plupart des ONG qui travaillent dans les zones contrôlées par le gouvernement n’ont pas accès au nord-ouest du pays, et vice-versa, indique-t-il. « On axe notre réponse sur les besoins, assure-t-il. […] En tant qu’acteur humanitaire, notre boussole, ce sont les impératifs humanitaires. »

Dépolitiser

 

Pour répondre adéquatement aux besoins criants de la population syrienne, il est impératif de dépolitiser la réponse humanitaire en Syrie, affirme Moutaz Adham. « La politique passe [en ce moment] avant les intérêts des gens », estime-t-il, ajoutant vouloir convaincre les pays donateurs de financer davantage de projets de « relèvement précoce ».

Après avoir fait résonner son discours au siège de l’ONU à New York la semaine dernière, le directeur d’Oxfam en Syrie rencontrera des émissaires d’Affaires mondiales Canada dans les prochains jours. Pour 2022, le Canada s’est engagé à verser 229 millions de dollars en aide humanitaire pour la Syrie. Mais pour la première fois depuis plusieurs années, aucun projet d’Oxfam n’a été financé en Syrie cette année par Affaires mondiales Canada.

« Pour nous, perdre ce financement, c’était une indication que l’environnement est en train de changer. C’est une tendance [mondiale] », se désole Moutaz Adham, qui se dit bien conscient que la crise en Ukraine accapare une bonne partie des enveloppes des pays donateurs. « La Syrie devient une crise oubliée », regrette-t-il.

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