Trois jours de grève décisifs en Iran

Un appel à une grève générale massive de trois jours dans tout le pays a été lancé lundi.
Photo: Atta Kenare Agence France-Presse Un appel à une grève générale massive de trois jours dans tout le pays a été lancé lundi.

Loin de s’essouffler, l’opposition populaire au régime des mollahs en Iran cherche désormais à entrer dans une nouvelle phase avec l’appel lancé lundi à une grève générale massive de trois jours dans tout le pays. Un changement de ton surprenant dans la crise en cours, qui n’est pas sans rappeler les prémisses en 1978 de la révolution iranienne — celle qui a fait chuter le régime monarchique l’année suivante, en 1979 —, même si sa portée demeure toutefois incertaine : l’économie est fortement concentrée entre les mains des gardiens de la théocratie iranienne, et l’opposition politique manque de structure et d’organisation pour accompagner la suite de son mouvement.

« Les parallèles avec l’année 1978 se font de plus en plus nombreux, et l’appel à la grève générale en est un autre, indique en entrevue Pierre Pahlavi, professeur de science politique au Collège des Forces canadiennes et spécialiste de la question iranienne. C’est un appel comme celui-là, lancé par l’ayatollah Khomeini depuis Paris, où il était en exil, en octobre cette année-là et relayé par les médias internationaux, qui a été un élément décisif de la révolution islamique. » Une révolution qui a entraîné la chute du régime du shah et l’instauration du régime des mollahs, en place depuis 43 ans maintenant en Iran.

Sans qu’il soit possible d’établir le point d’origine précis de ce nouvel appel à la grève, le mouvement a été porté lundi sur les réseaux sociaux, au lendemain de l’annonce par le régime théocratique iranien de l’abolition de sa police des moeurs. C’est cette police qui est à l’origine du décès de la jeune Kurde iranienne Mahsa Amini, survenu le 16 septembre dernier, pour une mèche de cheveux dépassant de son voile. Sa mort a enflammé les foules et a transporté la colère des Iraniennes sur la place publique, qui se poursuit depuis presque trois mois. À la surprise générale.

La suppression de ce corps policier a été accueillie avec scepticisme par les Iraniens, en raison des contradictions exprimées au sein du gouvernement sur sa réelle disparition et sur le transfert éventuel de son mandat à d’autres instances répressives.

Les enjeux de cette grève sont énormes pour l’opposition.

 

À Téhéran, la capitale, les boutiques du grand bazar étaient ouvertes, mais ses allées presque désertes, selon des images diffusées en ligne. « Nous sommes ouverts, mais nous sommes fermés, car il n’y a pas de clients », a raconté un commerçant vendant des produits de beauté, rencontré par l’Agence France-Presse.

D’autres commerces ont baissé leurs rideaux à Sanandaj, dans la province du Kurdistan, tout comme à Ispahan, la troisième ville d’Iran.

« Il faut toutefois rester prudent face à cet appel et attendre de voir s’il va être suivi, comment il va l’être d’ici mercredi et par quel secteur de l’économie », dit Pierre Pahlavi.

La fin de la grève, mercredi, doit coïncider avec la Journée annuelle de l’étudiant. Le président iranien, Ebrahim Raïssi, doit d’ailleurs se rendre dans deux universités de Téhéran ce jour-là, et ce, bien que les étudiants soient devenus des voix actives de la contestation en cours.

« Les enjeux de cette grève sont énormes pour l’opposition, poursuit M. Pahlavi. Le système économique, que le mouvement cherche à paralyser, est dans les mains des Gardiens de la révolution. Ce sont eux qui sont aux manettes et, contrairement à l’époque du régime monarchique, ce sont des révolutionnaires professionnels. Ils savent comment fonctionne une révolution et sont très bien infiltrés dans l’ensemble de la population pour éviter, eux, d’en faire les frais. »

L’appel à la grève déjoue par ailleurs les analyses d’experts, dont plusieurs ne s’attendaient pas à voir le mouvement prendre autant d’ampleur et se maintenir en vie aussi longtemps dans le climat répressif prévisible imposé par les mollahs. Un total de 448 personnes ont perdu la vie lors de ces manifestations, selon l’ONG Iran Human Rights, basée à Oslo, sans pour autant affaiblir le mouvement.

« C’est un autre coup de théâtre, dit Pierre Pahlavi, qui pourrait également témoigner de l’urgence, du désespoir ou de l’impatience des manifestants à faire s’écrouler le système. La carte de la paralysie économique est peut-être leur dernière », mais également la plus délicate.

C’est que contrairement à 1978, l’opposition iranienne n’a en effet pas de leader, pas de porte-étendard, ni de parti politique derrière elle qui pourrait fédérer la contestation, l’amener vers un renversement du régime en place et vers une prise de pouvoir nécessaire pour placer le pays sur le chemin d’un renouveau et de la liberté réclamée par la rue.

La grève pourrait également accentuer la répression par le régime, même si Téhéran risquerait, en préconisant cette voie, d’affaiblir son emprise sur la société et d’accélérer sa chute. « Plus de répression, c’est une possibilité, dit M. Pahlavi. Mais cela pourrait marquer un point de non-retour pour les mollahs, qui vont devoir prendre cette perspective en considération. Une main de fer peut aider à garder les commandes, mais lorsque le sang du peuple coule, cela peut aussi annoncer le début d’une véritable révolution. »

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