Se battre avec la peur au ventre

Des gens manifestaient, début octobre à Téhéran, après la mort de la jeune Iranienne Mahsa Amini, 22 ans, qui avait été arrêtée par la police des mœurs pour le «port de vêtements inappropriés».
Photo: Associated Press Des gens manifestaient, début octobre à Téhéran, après la mort de la jeune Iranienne Mahsa Amini, 22 ans, qui avait été arrêtée par la police des mœurs pour le «port de vêtements inappropriés».

« On a tous peur de la mort, souffle au téléphone Shahriyar Shams, un Iranien de 23 ans tout juste sorti de la prison d’Evin, à Téhéran. Mais je veux continuer de me battre avec cette peur en moi, sans la laisser me paralyser, parce que je dois continuer de faire ce qui est juste. »

Comme des centaines d’autres jeunes qui sont descendus dans la rue dans les dernières semaines, l’activiste iranien a fait du renversement du régime des ayatollahs le combat de sa vie — même s’il sait très bien que cette lutte pourrait le conduire à son dernier souffle. « Ma vie n’aurait aucune valeur si je ne faisais pas ce que je fais en ce moment [m’opposer à la République islamique] », dit-il au Devoir, d’une voix douce et posée.

Même s’il se dit persuadé que le régime iranien surveille ses activités, Shahriyar Shams accepte que son nom soit publié dans le journal — ce à quoi peu d’opposants au régime, qui sont toujours en Iran, consentent. Le jeune homme, à la plume incisive, est également actif sur Twitter.

« On connaît tous les risques. Mais c’est comme ça qu’on pourra parvenir à l’objectif qu’on recherche [le renversement du régime des ayatollahs] », explique-t-il, avec un courage déconcertant.

En 2017, alors qu’il était âgé de 18 ans, Shahriyar Shams a été arrêté une première fois pour avoir participé à une manifestation contre le régime Khameini. Accusé de rassemblement et de collusion en vue d’agir contre la sécurité nationale, de propagande contre l’État et d’agitation de la conscience publique, le jeune Iranien a reçu une peine de trois ans et demi de prison, en plus de se voir interdire de participer à toute activité sociale pendant deux ans.

Comme tant d’autres, l’étudiant universitaire a été envoyé à la prison d’Evin, où de nombreux prisonniers ont été torturés et ont même trouvé la mort au fil des ans, dont la photojournaliste canado-iranienne Zahra Kazemi, morte en 2003. Après un an derrière les barreaux, Shahriyar Shams a été relâché en septembre 2021. « J’ai subi de la pression psychologique, mais pas de torture physique », témoigne-t-il.

Balles de peinture

 

Lorsque les Iraniens sont sortis à nouveau dans la rue à la mi-septembre, dans la foulée de la mort de Mahsa Amini, Shahriyar Shams était encore une fois du nombre.

Il rapporte que les forces de répression iraniennes ont tiré, entre autres, des balles de peinture (paintball) sur les manifestants. « Comme ça, ils peuvent retrouver par la suite les personnes qui ont participé aux manifestations, puisque ça laisse des traces de peinture et des hématomes sur les corps », explique l’activiste.

Le 26 septembre dernier, Shahriyar Shams a été arrêté chez lui à Téhéran, avec des ecchymoses toujours visibles sur son corps. Pour une deuxième fois, il a pris la direction de la prison d’Evin. Pendant trois semaines, le jeune homme dit avoir subi 17 interrogatoires s’étirant pendant de quatre à six heures chacun.

Les forces de l’ordre l’ont notamment questionné sur les entrevues qu’il a données à des médias jugés hostiles, sur les activités qu’il mène sur son campus et sur l’utilisation et le partage de VPN. « Puisque je suis connu du public, on ne m’a pas infligé de torture, analyse-t-il. Mais il y a des prisonniers, qui ne sont pas actifs publiquement, qui ont subi des blessures physiques. »

Pas de compromis

 

Le 17 octobre, le jeune homme a été relâché sans toutefois connaître la date de son procès. Lorsqu’il s’est entretenu avec Le Devoir quelques jours plus tard, Shahriyar Shams disait n’avoir aucune intention d’interrompre ses activités ou de cesser de participer à des manifestations.

« Je ne vais pas rester assis en voyant les autres se faire tuer, maintient-il. Je dois être leur voix [à ceux qui sont morts] et poser des gestes sans rester en retrait pour protéger ma propre sécurité et ma santé. »

En Iran, il n’y a aucun respect des droits de la personne et des libertés, déplore-t-il. « Ça fait 43 ans qu’on vit sous cette oppression. J’ai reçu une éducation idéologique à l’école et malgré ça, j’ai pu constater la pauvreté, la destruction de l’environnement et l’absence de libertés qui sont toutes entièrement la faute du régime. »

Un régime impossible à réformer, souligne-t-il. « C’est ce que la République islamique nous a prouvé, avec la répression extrême qu’elle déploie continuellement pour n’importe quelle raison », dit Shahriyar Shams. Le jeune activiste rappelle d’ailleurs qu’en 2019, 1500 Iraniens ont été tués par la répression policière déployée pour faire face aux importantes manifestations qui avaient éclaté en réaction à la hausse du prix de l’essence. « Puisqu’il n’y a aucune possibilité de réforme, la seule voie possible, c’est de se débarrasser du régime », clame le jeune homme.

Craintes de déstabilisation

 

Une vision que conteste vigoureusement Fereshteh Sadeghi, qui habite elle aussi Téhéran. « En ce moment, le seul système politique capable de préserver et de protéger l’Iran de ses ennemis [Arabie saoudite, Israël, etc.] est la République islamique, estime l’Iranienne. D’autant plus qu’il n’y a pas d’opposition légitime dans le pays. »

Celle qui a déjà été productrice pour le réseau Al-Jazeera dit redouter les changements radicaux. « Souvent, ils ne mènent nulle part, mentionne-t-elle. Je soutiens des réformes constantes qui se feraient à un rythme acceptable pour la société iranienne. »

Une chute du régime pourrait, de surcroît, mener au démantèlement de l’Iran et à une guerre civile, craint-elle, en reprenant des arguments avancés par le régime Khamenei. « Ça ne mènera pas à l’instauration d’un nouveau système démocratique », ajoute Fereshteh Sadeghi.

La résidente de Téhéran rejette d’ailleurs cette idée voulant qu’une révolution soit en cours en Iran. « Ce que vous voyez sur Twitter, Instagram ou d’autres médias sociaux, ce n’est pas ce qu’on voit sur le terrain en Iran », dit-elle, en précisant que les grandes manifestations qui ont eu lieu après la mort de Mahsa Amini ont rassemblé quelques milliers de personnes dans un pays comptant plus de 86 millions d’habitants.

« La République islamique est un régime bien en selle depuis 43 ans. Il ne va pas tomber aisément, il va survivre, affirme-t-elle. En 2019, il y a eu des manifestations beaucoup plus grandes et violentes et ça n’a pas ébranlé la République islamique. »

Libertés et hidjab

 

L’Iran n’est pas le « meilleur pays du monde », convient Fereshteh Sadeghi, et la « discrimination » envers les femmes doit diminuer. « Mais ça ne veut pas dire que les femmes iraniennes vivent sous l’oppression comme les médias occidentaux le dépeignent », avance-t-elle, en ajoutant qu’il y a « des libertés que d’autres femmes veulent et que je ne souhaite pas ».

La fin du port obligatoire du hidjab n’est pas la priorité de toutes les Iraniennes, estime-t-elle. « Ce sont des demandes qui proviennent surtout de femmes appartenant à la classe moyenne aisée. Ce sont elles qu’on entend sur les réseaux sociaux. On n’entend pas assez les femmes ordinaires qui se démènent pour trouver un emploi ou qui font face à la violence à la maison », déplore-t-elle.

Fereshteh Sadeghi, qui se décrit comme une musulmane pratiquante, dit ne pas voir le hidjab d’un mauvais oeil. « Ce n’est pas une question de savoir si j’aime le porter ou pas, c’est ce que la loi islamique me dit de faire. » Elle fait valoir que depuis l’éclosion du mouvement de contestation, des femmes se promènent dans la rue sans hidjab, particulièrement dans les quartiers aisés du nord de la capitale, sans se faire importuner.

Plus de libertés serait néanmoins souhaitable, reconnaît Fereshteh Sadeghi. « Il y a une expression en Iran qui dit qu’il y a une liberté de parole dans le pays, mais pas de liberté après la parole. » Une situation qui doit changer, convient-elle. « On a besoin de plus de liberté de parole, de plus de transparence, d’une meilleure gouvernance et de moins de corruption », réclame l’Iranienne.

Celle-ci souhaite aussi une amélioration de la condition des femmes. « On doit accroître l’émancipation [empowerment] des femmes, améliorer leur sécurité, diminuer la discrimination particulièrement dans les milieux de travail et leur offrir une couverture sociale. » Des réformes qu’elle souhaite voir naître par des changements, « petits, mais constants », et non pas par un renversement de régime comme le réclame ardemment Shahriyar Shams.

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