Un vent de contestation en Iran qui souffle dans une impasse

Le 2 octobre, lors d’une manifestation en Turquie contre la mort de l’Iranienne Mahsa Amini, une femme se coupe les cheveux. Des mèches de cheveux gisent sur le sol après avoir été coupées par plusieurs femmes.
Photo: Emrah Gurel Associated Press Le 2 octobre, lors d’une manifestation en Turquie contre la mort de l’Iranienne Mahsa Amini, une femme se coupe les cheveux. Des mèches de cheveux gisent sur le sol après avoir été coupées par plusieurs femmes.

Trois semaines après le début de la contestation sociale en Iran, qui a suivi la mort tragique de la jeune Mahsa Amini, 22 ans, arrêtée par la police des moeurs pour infraction au code vestimentaire de la République islamique, le mouvement ne faiblit pas. Il maintient même une pression inédite sur le régime de l’ayatollah Ali Khamenei avec ses appels à la chute de la dictature lancés sans ambages aux quatre coins du pays.

Mardi, devant le Département de science de l’Université Ferdowsi à Machhad, des étudiants ont d’ailleurs résumé leur détermination en un slogan : « Ce n’est plus une manifestation. C’est le début d’une révolution », illustrant ainsi une résistance qui n’était sans doute jamais allée aussi loin depuis les manifestations des étudiants à Téhéran réprimées par le régime en 1999.

Mais ce vent de revendications, malgré ses images fortes de femmes brûlant leur voile et de personnalités publiques osant, pour la première fois, prendre la parole pour les soutenir pourrait malgré tout s’enfoncer dans une impasse, faute d’un leadership fort et d’une opposition structurée. Décryptage.

Mouvement de résistance

 

La mèche enflammée par la mort de Mahsa Amini a fait exploser le baril de poudre. En trois semaines, les manifestations contre l’oppression des femmes, portées par de jeunes étudiantes, se sont transformées en véritable révolte nationale en Iran en faisant descendre dans les rues de près de 172 villes du pays des citoyens de tous âges partageant désormais la même colère contre le régime de Khamenei.

Sous le slogan Zan, zendegi, azadi (Femmes, vie, liberté), des femmes, oui, mais aussi des hommes, des travailleurs, des célébrités n’appellent plus seulement à plus d’air. Ils ne veulent rien de moins qu’un changement de régime et, surtout, la tête de ses deux figures tutélaires : l’ayatollah Ali Khamenei et le président Ebrahim Raïssi. Et ils n’ont plus peur de le dire.

« Dès le début, on a entendu des slogans appelant à la mort de ces deux individus et du régime », fait remarquer Aladdin Touran, membre de la commission des affaires étrangères du Conseil national de la résistance iranienne (CNRI), réfugié en France, où Le Devoir l’a joint jeudi. « En 2019, les manifestations réclamaient aussi ce même changement, mais de manière moins directe, moins frontale, avec un soutien international à leur cause également moindre qu’en ce moment. »

Mercredi, des actrices françaises, dont Marion Cotillard, Juliette Binoche et Isabelle Huppert, se sont publiquement coupé des mèches de cheveux en soutien aux manifestantes iraniennes. Elles ont rejoint ainsi plusieurs autres personnalités, dont le réalisateur iranien Asghar Farhadi, récipiendaire de deux Oscar, qui, la semaine dernière, a exhorté les gens du monde entier à « être solidaires » avec la révolte iranienne. Le Canada l’a entendu en devenant l’un des premiers pays à imposer des sanctions au régime de Téhéran après la mort de Mahsa Amini.

Plus tôt dans le mouvement, c’est l’ex-joueur vedette de soccer Ali Karimi qui a multiplié les soutiens aux résistants et demandé à l’Artesh, l’armée de la République islamique d’Iran, de « se tenir du côté des manifestants » pour « éviter un bain de sang ». L’homme de 43 ans, qui vit aux Émirats arabes unis, est poursuivi depuis par la justice iranienne, qui le considère comme « l’un des principaux leaders des récentes émeutes » et comme le « porte-voix de l’ennemi », a déclaré mardi l’agence de presse Mehr.

Ennemis définis par le guide suprême de la République islamique, l’ayatollah Ali Khamenei, qui, lundi, a accusé les États-Unis, Israël et leurs « agents » d’avoir fomenté le mouvement de contestation antigouvernemental en cours dans son pays.

Une répression difficile

 

Depuis son arrivée au pouvoir en 1979, après la chute du Shah, le régime iranien a toujours servi une répression sévère et sans merci à tous mouvements de contestation de son autorité. La peur et la violence étant au fondement de son maintien au pouvoir.

C’est comme ça qu’il a traité les étudiants à Téhéran, en juillet 1999, indignés par la fermeture du journal réformiste Salam, proche du président de l’époque, Mohammad Khatami. Des centaines ont été envoyés en prison. Leurs revendications pour une presse libre et un processus électoral plus démocratique ont été jetées aux oubliettes.

Même chose contre le mouvement spontané de 2009 visant à dénoncer la manipulation apparente du résultat de l’élection présidentielle. Trois millions d’Iraniens étaient alors descendus dans la rue pour y être écrasés par des arrestations massives. Face à la révolte de 2019 dénonçant le triplement du prix de l’essence, 1500 personnes, des Iraniens de la classe ouvrière pour la plupart, ont été abattues par des services de sécurité de l’État.

En 2022, le discours répressif se fait bel et bien entendre, mais il semble s’accompagner d’une improbable retenue, sans doute en raison de « contraintes », fait remarquer Aladdin Touran.

C’est que ce dernier vent de colère semble plus difficile à réprimer, en raison de son éparpillement à la grandeur du pays — et même à l’intérieur de la capitale, Téhéran —, ce qui complique « la mobilisation des forces répressives » pour en venir à bout. « Les unités de résistance sont mieux organisées », dit-il.

La crise se joue également alors que les rumeurs persistent sur l’état de santé du chef suprême de 83 ans, l’ayatollah Ali Khamenei, le dirigeant le plus ancien du Moyen-Orient, dont l’affaiblissement pourrait expliquer en partie la faiblesse de la riposte sécuritaire, dont l’intensité ne semble pas très cohérente avec l’historique du régime et de ses gardiens.

Un avenir incertain

 

Reste que l’avenir du mouvement demeure malgré tout incertain, et ses chances de faire chuter le régime sont très minces. D’abord, en raison des figures qui se présentent au portillon pour remplacer l’ayatollah Ali Khamenei. On y retrouve Mojtaba Khamenei, deuxième fils du chef suprême, religieux comme son père et pur produit du régime en place. Vient juste derrière un autre porte-étendard de l’ultraconservatisme iranien : Ebrahim Raïssi, actuel président, surnommé le « boucher de Téhéran » pour avoir été l’un des maîtres d’oeuvre de la grande répression de dissidents iraniens de 1988 rythmées par la torture et par les exécutions extrajudiciaires.

Lors de la dernière élection, le régime a également confirmé la toute-puissance de l’aile conservatrice au sommet de l’État en faisant taire et en écartant les rares voix réformatrices ou modérées qui essayaient difficilement de s’y faire entendre. Parmi elles se trouvait celle du jeune Mohammad-Javad Azari Jahromi, ex-ministre de l’Information et des Technologies de communication, un politicien relativement modéré du gouvernement du président Hassan Rohani. Il a été recalé pour son âge, 39 ans, la limite ayant été montée à 40 ans pour les candidatures. Rejetée aussi celle de Hassan Khomeini, petit-fils de l’ayatollah Rouhollah Khomeini, leader de la révolution de 1979, dont les chances de conduire à la victoire un courant réformiste pragmatique étaient alors élevées.

Ensuite, la contestation en cours « n’a pas de leadership solide et structuré », fait remarquer en entrevue au Devoir Houchang Chehabi, spécialiste de l’Iran à la Boston University, ce qui pourrait conduire tout au plus « à une restructuration du régime, loin des clercs, mais malgré tout ouvertement dominé par les Gardiens de la révolution », l’organisation paramilitaire de la République islamique d’Iran, qui reste toutefois sous le contrôle du guide suprême.

Cette perspective est d’ailleurs entretenue par le fait que le régime a, depuis plus de 40 ans, réduit en Iran l’opposition provenant autant du monde universitaire que de celui du travail et des syndicats à néant.

Et difficile aussi de compter sur l’opposition en exil qui peine à trouver sa voie, mais également sa légitimité au sein des Iraniens restés au pays et qui considèrent que ses rares figures sont déconnectées de leur réalité. Fin septembre, le fils du shah, Reza Pahlavi, réfugié aux États-Unis depuis 40 ans, a appelé à la poursuite du mouvement et à l’union des oppositions, tout en précisant qu’il n’était pas intéressé à prendre le pouvoir. Quant au Conseil national de la résistance, dont les moudjahidines du peuple iranien et sa dirigeante charismatique Maryam Radjavi font partie, il a rappelé récemment l’existence de son plan en dix points pour faire entrer l’Iran dans la modernité, mais semble peu outillé pour constituer de l’extérieur une coalition solide afin de le mener plus loin.

À voir en vidéo