Des fêtes juive et musulmane sous haute tension dans la Ville sainte

Au mur des Lamentations, des juifs, hommes et femmes séparés, prient.
Rose-Hélène Beauséjour Au mur des Lamentations, des juifs, hommes et femmes séparés, prient.

À Jérusalem, la nuit est encore bien installée que les oiseaux commencent déjà à se faire entendre timidement. La vieille ville est pratiquement déserte, mais le bruit de bottes de combat contre les dalles des ruelles fait écho.

C’est la première fois en plus de trente ans que la Pâque chrétienne, la Pessah, chez les juifs, ainsi que le ramadan, célébré par les musulmans, se déroulent au même moment. Dans la Ville sainte, épicentre du conflit israélo-palestinien, les fêtes religieuses amènent déjà de nombreux défis. Mais cette année, le spectre du précédent mois du ramadan plane sur la ville. Certains craignent une répétition du scénario de mai dernier qui avait mené à onze jours d’affrontements entre le Hamas, dans la bande de Gaza, et l’armée israélienne.

Le fajr

 

À l’entrée du quartier musulman, au nord, les guirlandes de lumières illuminent encore l’agora qui fait face à la porte de Damas. La veille, des familles, des amis s’étaient rassemblés ici après la tombée de la nuit qui signe, en plein ramadan, la fin du jeûne. Les enfants, bâtons luminescents à la main, tournaient autour de mascottes aux allures vétustes. De la place émanaient des odeurs de maïs et de gourganes grillées qui perdurent encore au petit matin.

Un peu passé quatre heures, une centaine de fidèles musulmans sont rassemblés à la mosquée al-Aqsa pour le fajr, la prière de l’aube, qui dure environ une heure. Aucun heurt n’est enregistré. À Bab Hutta, porte nord de l’enceinte, la plupart des fidèles qui terminent la prière sont plutôt âgés. On se passe le « bonjour » : « as-salamou aleikum ».

Photo: Rose-Hélène Beauséjour À l’aube, des fidèles reviennent de la prière du fajr, en passant par Bab Hutta, le 20 avril 2022.

L’aube au « Kotel »

L’esplanade des Mosquées et le mur des Lamentations ne forment qu’un. Pourtant, le nombre de portes d’accès propres à chaque groupe, ainsi que les nombreux détours, en fait oublier la proximité.

Comme le « Kotel », tel que les juifs nomment familièrement le mur des Lamentations, est ouvert à tous, détecteur de métal et lecteur à rayons X sont utilisés à toutes ses entrées pour vérifier le contenu des sacs des personnes qui pénètrent dans le lieu. À l’une des entrées, l’appareil est toutefois en panne. « Aucune arme sur vous ? » demande un garde de sécurité, avant de laisser une collègue vérifier furtivement le contenu des sacs qui entreront sur la place.

Des milliers de pèlerins sont attendus en matinée afin d’assister à la « Birkat HaCohanim », la bénédiction sacerdotale, qui a lieu lors des fêtes juives de Pessah et de Souccot.

Au mur des Lamentations, avant même le lever du soleil, une foule afflue déjà. Des femmes, de jeunes enfants, venus d’Israël, comme de partout dans le monde, ainsi que des hommes habillés de châle blanc prient tout en murmures au lieu le plus saint de la religion juive.

Des visites qui dérangent

 

À presque huit heures, l’esplanade des Mosquées est ouverte depuis près d’une heure aux gens de confession autre que musulmane. Au son de la musique qui émerge de la Cité de David, à quelques dizaines de mètres, les visiteurs, principalement juifs et chrétiens, attendent en file pour traverser l’unique porte qui leur est réservée, ce, quatre heures par jour et certains jours seulement. Cette semaine, les visiteurs non musulmans sont autorisés à entrer par groupes d’une cinquantaine de personnes escortées.

Pour Eliezer Gerstman, un Israélien juif de 27 ans, la visite du « mont du Temple », comme il le nomme en reprenant une dénomination commune parmi les juifs, est primordiale. « Notre temple a été détruit il y a près de 2000 ans, explique le jeune homme originaire de Bet Shemesh. Nous devons, comme juifs, y aller trois fois par année, dont pendant la Pessah. » Une enseigne signée au nom du grand-rabbinat d’Israël, apposée sur l’arche d’entrée juste au-dessus de sa tête, indique toutefois l’inverse et interdit strictement l’entrée, « par la Loi de la Torah », en raison « du caractère sacré du mont du Temple ». « C’est vrai, répond Eliezer, questionné sur le sujet. Nous devons prendre des précautions supplémentaires, nous devons être purs. Je suis par exemple venu sans chaussures », répond le jeune homme en pointant du doigt ses pieds.

De loin, des voix féminines crient qu’« Allah est grand ». Une fois rendus dans l’enceinte de l’esplanade, les juifs religieux sont escortés sous haute surveillance pour leur propre sécurité et la sécurité des dévots musulmans qui se trouvent encore sur place.

Peu avant sept heures du matin, la police israélienne, épaulée par l’armée, est venue « préparer » l’enceinte en vue de son ouverture aux non-musulmans.

En matinée, vendredi dernier, plus de 150 personnes ont été blessées et 400 arrestations ont eu lieu lors d’affrontements entre Palestiniens et forces de l’ordre israéliennes sur l’esplanade. Comme le mur des Lamentations n’est qu’à un jet de pierre d’al-Aqsa, les premières inquiétudes ont rapidement fait entrer les autorités israéliennes, déjà aux aguets.

Photo: Rose-Hélène Beauséjour Des femmes alignent des chaises devant le Dôme du Rocher, sous la surveillance de forces de l’ordre israéliennes.

Mercredi matin, des coups sur de grandes portes ainsi que des slogans se font entendre depuis la mosquée al-Aqsa. Des fidèles y sont enfermés.

 

Des hommes, plus âgés, ainsi que l’imam de la mosquée, sont regroupés sur une plateforme qui fait face au troisième lieu saint de l’islam. Certains prient, d’autres filment des vidéos qui seront publiées sur les réseaux sociaux. Les hommes attroupés sont tous spectateurs d’un même tableau. Une lucarne d’al-Aqsa est complètement à découvert depuis les affrontements de vendredi dernier. Des hommes, jeunes, s’y logent et tirent depuis la fenêtre des pierres et des cocktails Molotov en direction des trois policiers qui se tiennent en face de l’entrée principale de la mosquée. Un second groupe de policiers répond par des tirs de balles de caoutchouc en direction de cette même fenêtre lorsque la tension fuse. Pendant ce temps, les femmes, qui elles s’attroupent près du dôme du Rocher, haussent le ton de leur contestation.

À différents points de Jérusalem, les présences policière et militaire ont donc été accrues, mais les effectifs agissent, dans la ville, avec une retenue qu’on leur connaît moins.

« Le problème est que nous célébrons actuellement le ramadan, commence un des hommes sur place. Ici, des juifs religieux avaient l’intention de sacrifier un mouton, ils voulaient prier, mais cet endroit est à nous. » Des oreilles de curieux se tendent. « En dehors des fêtes, ça va. Nous n’avons aucun problème avec les juifs. Ils ont leur livre, nous avons le nôtre. Ils peuvent venir ici, mais ceux qui viennent aujourd’hui, c’est différent. » Un autre homme, dans la soixantaine, s’approche. « Ils ne peuvent pas prier ici, c’est tout. Ni les chrétiens, ni les juifs. Cet endroit est pour les musulmans et pas que pour les Palestiniens, mais les deux milliards de musulmans dans le monde », spécifie l’homme.

Une nouvelle balle de caoutchouc est tirée. « Nous, nous avons le droit de rester. Les policiers savent qu’à notre âge, nous ne faisons rien, mais… » L’homme regarde autour. Il marche sur des œufs. Puis poursuit : « Les gestes des plus jeunes sont légitimes. On nous a tout pris. Ici, c’est le dernier morceau de terre qu’il nous reste. »

La peur de l’étincelle

À Jérusalem, sur un si petit bout de terre, les réalités peuvent facilement et rapidement se contraster. Dès huit heures trente, juste en bas, quelque 10 000 fidèles juifs assistent désormais à la bénédiction de la « Birkat HaCohanim ». Pendant les deux prochaines heures, ils prient, ils chantent. Nul ne sait ce qui se passe réellement sur cette esplanade.

Jérusalem demeure aussi un enjeu crucial tant pour les juifs que les musulmans, que les Israéliens, que les Palestiniens, ainsi que le théâtre de fêtes religieuses, comme d’affrontements. La ville n’est aussi qu’une fenêtre de ce conflit qui se déploie sur un plus vaste territoire. Les affrontements des dernières semaines en Cisjordanie ont notamment coûté la vie à 23 Palestiniens, tandis qu’en Israël, des attentats ont fait 14 morts en moins d’un mois.

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