La théocratie iranienne «est assise sur un baril de poudre»

Les négociations pour sauver l’accord sur le nucléaire iranien ont repris le 29 novembre à Vienne, en Autriche.
Photo: Délégation de l’Union Européenne à Vienne via Agence France-presse Les négociations pour sauver l’accord sur le nucléaire iranien ont repris le 29 novembre à Vienne, en Autriche.

Après cinq mois d’interruption, les négociations pour sauver l’accord sur le nucléaire iranien ont repris le 29 novembre à Vienne entre l’Iran et le bloc de cinq pays formé par la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la Chine et la Russie. Les États-Unis y participent indirectement après s’être retirés unilatéralement du pacte en 2018.

Dimanche, la cheffe de la diplomatie britannique, Liz Truss, a qualifié ces négociations de « dernière chance » au terme de la réunion du G7, alors que le négociateur en chef iranien, Ali Bagheri, a évoqué pour sa part le même jour une « évolution positive » dans les discussions en cours visant la levée d’une partie des sanctions qui étouffent l’économie de l’Iran en échange d’une réduction de son programme nucléaire, de sa pacification et de sa mise sous contrôle strict de l’ONU.

Mais si la résurrection de l’accord a été remise en marche, la réussite de la démarche, elle, reste plus qu’incertaine, estime en entrevue au Devoir le dissident iranien et opposant au régime théocratique de Téhéran Hamid Enayat, joint en France, où il vit en exil.

Téhéran a indiqué la semaine dernière vouloir « négocier avec sérieux » pour sauver l’accord signé en 2015. Peut-on croire en la bonne foi du no uveau gouvernement iranien ?

Je ne pense pas. L’expérience a montré qu’il existe un grand écart entre ce que le régime de Téhéran dit et ce qu’il fait. Mais il n’est pas étonnant de voir les mollahs revenir à la table des négociations, puisque cet accord bancal n’a jamais empêché l’Iran de se doter de la bombe atomique, tout en permettant au régime d’empocher des milliards de dollars en raison de la levée des sanctions. Cet argent a été utilisé pour réprimer la population, déstabiliser la région, attaquer les navires dans les eaux internationales, étendre le programme de missiles balistiques et de drones et préserver l’intégralité des infrastructures nucléaires et même les développer. Il reste donc à voir comment les autres parties impliquées dans l’accord vont accepter un tel retour des choses.

 

Six ans après la signature de l’accord, dans quel contexte géopolitique se retrouve désormais l’Iran pour la reprise du dialogue ?

D’un point de vue géopolitique, le régime iranien est affaibli. Il a été quasiment chassé de la Syrie de Bachar al-Assad, et ce, même si le dictateur doit sa survie en partie aux centaines de milliers de morts que le régime iranien a faits dans la population de ce pays. Des centaines de frappes aériennes israéliennes y ont anéanti les installations des nombreux mercenaires des Pasdarans, l’armée des Gardiens de la Révolution iranienne. L’assassinat par les États-Unis de Qassem Soleimani, commandant de la Force Al-Qods, l’unité extraterritoriale des Pasdarans, en janvier 2020 a porté également un coup irréparable au régime. Tout cela a bouleversé l’échiquier géopolitique de la région au détriment de Téhéran. D’un point de vue social, la situation en Iran est explosive. Les soulèvements du Sistan-et-Baloutchistan, du Khouzistan et d’Ispahan en 2021 en sont la preuve. Pour y faire face, Ali Khamenei, le Guide suprême, maintient le cap de la répression. Dans le gouvernement d’Ebrahim Raïssi, la présence des commandants des Pasdarans est généralisée. Il en a nommé quatre au poste de gouverneurs en plus des treize déjà ministres et vice-ministres. Cette répression gouverne toutes les actions du régime iranien.

Ce climat social délétère pourrait-il influer sur la fin du programme nucléaire iranien ?

Le régime est assis sur un baril de poudre. S’il veut entamer des négociations sérieuses, il doit renoncer au nucléaire, aux missiles et à son influence régionale. À l’étape suivante, il devra aussi entendre les revendications économiques et culturelles de sa population réprimée depuis 42 ans sous prétexte de guerre, puis répondre de la fatwa interdisant les vaccins étrangers, ce qui a entraîné des centaines de milliers de morts, et enfin du massacre de 30 000 prisonniers politiques en 1988 uniquement parce qu’ils restaient fidèles à leur soutien aux Moudjahidines du peuple, le principal mouvement d’opposition.

Les Iraniens n’ont jamais cherché à posséder la bombe atomique, c’est la théocratie qui la considère comme une garantie de sa survie. Voilà pourquoi elle s’y accroche. Le programme de l’arme nucléaire a coûté au peuple iranien entre 1400 et 2000 milliards de dollars jusqu’à présent, plongeant ainsi dans la pauvreté 80 % de la population de ce pays riche en pétrole et autres ressources. Ce programme n’a jamais été soutenu par le public. Même chose pour les ingérences régionales du régime contre lesquelles les manifestants dans les rues ne cessent de s’exprimer. Mais plus le peuple appelle à un changement de régime, et plus ce dernier s’enfonce dans la militarisation.

Dans ce contexte, le caractère pacifique du nucléaire iranien ne peut être qu’une illusion…

Absolument. Si le projet nucléaire du régime iranien était pacifique, pourquoi avoir tout caché à l’agence de l’énergie atomique de l’ONU ? La communauté internationale n’a pris connaissance du projet nucléaire que lorsque le Conseil national de la Résistance, l’opposition iranienne, l’a révélé en 2002. À ce jour, le régime n’a jamais pris l’initiative d’en révéler les emplacements. Fereydoun Abbasi Dawani, député et ancien responsable de l’organisation de l’énergie atomique, a déclaré pour l’anniversaire de l’assassinat de Mohsen Fakhrizadeh, vice-ministre iranien de la Défense et père du programme nucléaire iranien, que malgré la fatwa d’Ali Khamenei interdisant l’arme nucléaire, Fakhrizadeh a « créé le système » pour fabriquer une bombe. Les menaces d’enrichissement à 90 % montrent que le régime iranien n’a jamais renoncé à son rêve de construire cette bombe atomique.

Comment envisagez-vous la suite de ces négociations ?

Le régime iranien est actuellement à la croisée des chemins. S’il veut se doter de la bombe atomique en gagnant du temps, il va devoir affronter la fermeté de la communauté internationale, à commencer par l’Europe, qui souhaite se rapprocher du régime iranien, oui, mais considère que l’arme nucléaire est une ligne rouge à ne pas dépasser par cette dictature religieuse, qui soutient aussi activement le terrorisme d’État.

En même temps, la société iranienne, en proie à la pauvreté, à la corruption, aux privations, à l’incompétence et à la mauvaise gestion, ainsi qu’à une économie en faillite, est au bord de l’explosion sociale et d’un soulèvement bien plus étendu que celui de novembre 2019. Et dans les circonstances, le temps joue aussi contre le pouvoir religieux.

L’impasse est donc de plus en plus évidente. Le régime ne peut pas renoncer à son programme nucléaire — qui est la seule garantie de sa survie — ni satisfaire aux demandes minimales des Iraniens.

Donc, avec ou sans accord nucléaire, ce qui s’annonce est certainement un renversement de ce régime, renversement que peuvent accélérer les politiques de fermeté de la communauté internationale. 

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