L’Arabie saoudite voit dans la crise climatique une aubaine

Le géant pétrolier saoudien Aramco a affirmé vouloir accroître sa capacité de production quotidienne à treize millions de barils d’ici 2027.
Photo: Amr Nabil Associated Press Le géant pétrolier saoudien Aramco a affirmé vouloir accroître sa capacité de production quotidienne à treize millions de barils d’ici 2027.

La lutte contre le changement climatique ne semble pas compatible avec une industrie du pétrole florissante. Pourtant, l’Arabie saoudite, premier exportateur de brut au monde, y voit une façon de conserver sa place de leader mondial de l’énergie pour des décennies à venir.

Non seulement le royaume compte bien augmenter sa production d’or noir, mais il ambitionne en parallèle de se positionner comme un acteur majeur dans certains secteurs « verts ».

Le royaume a d’ailleurs annoncé la semaine dernière viser la neutralité carbone — équilibre entre émissions et absorption de carbone — à l’horizon 2060 et a promis lundi plus d’un milliard de dollars d’investissements dans son « économie circulaire du carbone ».

Cette stratégie énergétique consiste, d’après les autorités saoudiennes, à capturer le carbone émis et présent dans l’air pour le réutiliser dans des produits comme les carburants ou les engrais.

Une politique critiquée par les organisations de défense de l’environnement, Greenpeace la qualifiant par exemple d’écoblanchiment.

« Cette position stratégique permet à Riyad de continuer à investir dans les énergies fossiles », a réagi Ahmad al-Droubi, un responsable de Greenpeace pour la région Afrique du Nord et Moyen-Orient.

« Bastion des combustibles fossiles »

Car les autorités saoudiennes sont claires : elles ne croient pas en une remise en question du pétrole et voient dans l’or noir une partie de la solution face à la crise climatique.

« L’Arabie saoudite reste le bastion des combustibles fossiles, en dépit de ses “initiatives vertes” et de ses projets dans le renouvelable, qui ne représentent qu’une fraction des investissements qu’elle continue de faire dans l’industrie fossile », affirme M. Droubi.

Cette « économie circulaire du carbone » devrait pourtant faire parler d’elle lors de la conférence internationale sur le climat (COP26) qui s’ouvre dimanche à Glasgow, l’Arabie saoudite ayant déjà réussi à faire adopter l’expression l’année dernière par le G20 lorsque le pays présidait ce groupe.

Le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane, qui dirige de facto le pays, a appelé à une « ère verte » pour le royaume.

Mais en parallèle, le géant pétrolier Aramco, véritable vache à lait du pays, a affirmé vouloir accroître sa capacité de production quotidienne à treize millions de barils d’ici 2027.

Et lors du récent forum « Initiative pour un investissement futur » à Riyad, le ministre saoudien de l’Énergie a détaillé comment le pays comptait rester un leader mondial de l’énergie. La priorité : maintenir une position dominante concernant le pétrole et le gaz d’abord, les énergies renouvelables ensuite.

 

Les Nations unies ont déjà prévenu que, même en réduisant drastiquement les émissions de gaz à effet de serre, le réchauffement climatique risquait de dépasser allégrement les +1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle — objectif le plus ambitieux de l’Accord de Paris — avec pour conséquence une augmentation de la fréquence et de l’intensité des sécheresses, des feux de forêt, des tempêtes, mais aussi des inondations.

« Ère verte » et or noir

Pour résoudre l’impossible équation entre « ère verte » et pétrole, le royaume saoudien mise notamment sur les technologies de capture et de stockage du carbone, pour ensuite le réutiliser dans l’industrie, notamment pétrolière.

« Ça ne paraît peut-être pas génial pour ceux qui veulent mettre fin aux hydrocarbures mais c’est le moyen logique pour produire un certain nombre de carburants peu ou pas émetteurs de CO₂ », affirme à l’AFP Karen Young, du Middle East Institute à Washington.

Les Saoudiens « resteront dans le business de l’énergie pour de nombreuses années encore », estime-t-elle.

« L’Arabie saoudite peut dominer [le secteur] étant donné que nous continuons à utiliser du pétrole, notamment dans les transports et la pétrochimie. »

Le pays investit par ailleurs dans l’hydrogène « vert », produit à partir d’électricité verte, et « bleu », notamment fabriqué à partir de gaz naturel associé à une technologie de stockage du carbone, note Mme Young.

Des experts soulignent toutefois que ces technologies de stockage et de capture de carbone n’ont pas encore prouvé leur efficacité, qu’elles coutent chères et qu’elles nécessitent de lourds investissements.

« On parle de centaines de milliards [de dollars d’investissements] par an », a affirmé lors du forum à Ryad Bill Winters, p.-d.g. du groupe Standard Chartered Bank.

Présent à Riyad lundi, John Kerry, envoyé spécial américain pour le climat, a affirmé devant des responsables internationaux que le passage aux énergies propres constituait « la plus grande perspective économique que le monde ait jamais connue ».

« Les gagnants seront ceux qui investiront dans ce marché, et je pense que c’est quelque chose que le prince héritier a compris », a-t-il dit.



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