En Cisjordanie, une vaccination entre méfiance et pragmatisme

En Cisjordanie, rares sont les Palestiniens qui portent le masque au quotidien. Certaines écoles et institutions l’imposent, mais la plupart des endroits, même intérieurs, n’imposent aucune règle stricte concernant son port.
Photo: Rose-Hélène Beauséjour Le Devoir En Cisjordanie, rares sont les Palestiniens qui portent le masque au quotidien. Certaines écoles et institutions l’imposent, mais la plupart des endroits, même intérieurs, n’imposent aucune règle stricte concernant son port.

Démarrée au ralenti en février dernier, la campagne de vaccination palestinienne contre la COVID-19 devrait maintenant battre son plein. Avec des doses désormais disponibles, les autorités misent sur une vaccination efficace afin de limiter la propagation du virus et offrir un répit à son système de santé secoué par les dix-huit derniers mois. Mais, pour les Palestiniens, l’attente a-t-elle été trop longue ?

Read Ayyad, 39 ans, revient se faire vacciner. Au deuxième étage du complexe récréatif de Ramallah, où l’on a aménagé un centre de dépistage de COVID-19 ainsi qu’une clinique de vaccination, le fleuriste originaire de la ville cisjordanienne tente sa chance pour une seconde fois. Il est venu il y a quelques mois, avait attendu plusieurs heures, puis était reparti. Cette fois-ci sera la bonne : en dehors du personnel médical, la salle de vaccination est vide. On accueille Ayyad comme si on l’attendait depuis des mois. Quelques minutes plus tard, l’homme ressort, cette fois-ci vacciné.

Photo: Rose-Hélène Beauséjour Le Devoir Read Ayyad

Dans les territoires palestiniens de la bande de Gaza et de Cisjordanie, 24,5 % des Palestiniens sont pleinement vaccinés, tandis que 31 % ont reçu au moins une première dose. Au total, 2,3 millions de doses, certaines achetées, certaines reçues, ont été administrées à une population d’un peu moins de 5 millions d’habitants. En comparaison, 78,6 % de l’ensemble des Québécois ont reçu au moins une dose et 74,6 % sont adéquatement vaccinés.

Le taux de vaccination dans les territoires palestiniens demeure donc faible. Or, ce n’est plus faute d’avoir des doses, mais en raison d’une difficile adhésion de la population, parfois méfiante ou qui n’en voit parfois pas la nécessité.

« Je crois que le virus est pour les gouvernements », laisse tomber Read. Installé sur une chaise à l’extérieur du complexe, il met des mots sur une idée qui semble assez répandue dans la région. Il ne croit ni au virus ni au vaccin. « Mais je dois le prendre », admet l’homme avec pragmatisme.

Photo: Rose-Hélène Beauséjour Le Devoir Le centre de dépistage au rez-de-chaussée du complexe récréatif de Ramallah accueille quelques résidents venus se faire dépister, le 4 octobre 2021. Une clinique de vaccination a été aménagée au deuxième étage du complexe.

Comme de nombreux Palestiniens, il est tenté par l’attrait économique de travailler en Israël. Il aimerait aussi pouvoir revoir son épouse qui travaille aux États-Unis, rencontrer pour la première fois sa plus jeune fille, née avec la pandémie. Mais, s’il le désire, il devra d’abord se conformer aux exigences sanitaires de chaque pays. Il a donc décidé de se faire vacciner, « malgré tout ».

Pour sa part, Ahmad Omar, étudiant en physiothérapie à l’Université arabo-américaine de Jénine, n’est toujours pas vacciné ni n’en ressent l’urgence. L’étudiant admet toutefois qu’il ira « avant l’hiver » pour « être autorisé à faire ses examens ».

Pour ceux qui l’acceptent, le vaccin a davantage des allures utilitaires, mais l’empressement ne se fait toujours pas sentir.

Une méfiance persistante

La distribution des vaccins dans les territoires palestiniens de Cisjordanie et de la bande de Gaza ne semble pas avoir contribué à convaincre les gens de se faire vacciner.

« Au début, il y a eu une confusion tant au niveau de la distribution que pour la population », explique Niveen Abu-Rmeileh, professeure d’épidémiologie et santé publique à l’Université Birzeit en Cisjordanie.

« Les Palestiniens qui souhaitaient être vaccinés rapidement et qui avaient l’autorisation d’entrer en Israël ont tenté de passer par les cliniques en Israël », raconte l’épidémiologiste palestinienne. Pour les autres Palestiniens, d’une part l’urgence se faisait moins sentir, et d’autre part, la méfiance  s’amplifiait. « Au début, les gens ne faisaient pas confiance aux vaccins en raison des mythes qui les entouraient. Ceux que nous recevions provenaient aussi principalement de dons », explique Mme Abu-Rmeileh en référence aux dons de la part notamment du dispositif COVAX, d’Israël, de la Chine ou encore des Émirats arabes unis. « Nous avions plusieurs sortes, de divers fabricants. Les gens ont donc commencé à discuter à savoir quel vaccin était bon et lequel était mauvais », semant inquiétude sur la provenance et confusion au sein de la population.

En lançant la campagne de vaccination, la ministre de la Santé, Mai Al-Kaila, avait donc privilégié la vaccination du personnel médical d’abord, ainsi que des personnes à risque. Constatant toutefois le faible engouement, elle avait ensuite dû se raviser et élargir l’offre vaccinale à la population dans son ensemble.

Dans cette opération, Ramallah et Gaza mettent en avant une « coopération exceptionnelle en termes de partage de vaccins et de médicaments », selon Mme Abu-Rmeileh, rappelant que « le dépistage et la vaccination dans les deux territoires relèvent des deux ministères de la Santé tant de Cisjordanie que de la bande de Gaza ». Héritage des accords d’Oslo.

« Pour que les enfants aillent à l’école »

Un peu plus tôt ce mois-ci, le président palestinien, Mahmoud Abbas, a prolongé l’état d’urgence en Cisjordanie. Les 1200 nouveaux cas déclarés quotidiennement ces derniers jours dans l’ensemble des territoires palestiniens mettent à dure épreuve le système de santé.

En déambulant toutefois dans la de facto capitale palestinienne, l’urgence sanitaire ne se fait plus sentir. Les quelques personnes qui portent encore le masque le portent, pour la plupart, au menton. La distanciation physique demeure aussi difficile. « Nous [les Palestiniens] sommes des êtres très sociaux. Nous aimons serrer des mains, nous prendre dans les bras, par exemple. C’est très difficile de maintenir une distance », explique Niveen Abu-Rmeileh, tout en rappelant que la vigilance revient par intermittence lors de fortes augmentations de nouveaux cas.

En Cisjordanie, le nombre de cas est considérablement moins élevé que dans la bande de Gaza, mais avec une faible couverture vaccinale, le risque de prochaines vagues n’est pas écarté. Heureusement, pour l’épidémiologiste, de plus en plus de Palestiniens, comme Read et Ahmad, optent pour un choix utilitaire : « Aujourd’hui, on ne se demande plus si on veut le vaccin ou non, mais si on veut, par exemple, que les enfants aillent à l’école, ou retrouver un semblant de vie normale. »

À voir en vidéo