L’enquête sur l’explosion au port de Beyrouth est à l’arrêt

Pointées du doigt pour négligence criminelle, les autorités ont rejeté toute enquête internationale sur l'explosion au port de Beyrouth. L’enquête locale continue, elle, de piétiner.
Photo: Joseph Eid Agence France-Presse Pointées du doigt pour négligence criminelle, les autorités ont rejeté toute enquête internationale sur l'explosion au port de Beyrouth. L’enquête locale continue, elle, de piétiner.

Le juge Tareq Bitar, chargé de l’enquête sur l’explosion gigantesque au port de Beyrouth en 2020, a dû suspendre ses investigations lundi après une plainte d’un ex-ministre. Des ONG et des proches des victimes déplorent un nouveau cas flagrant d’obstruction politique.

Survenue le 4 août 2020, la déflagration a été imputée, de l’aveu même des autorités, au stockage sans mesures de précaution depuis fin 2013 d’énormes quantités de nitrate d’ammonium au port. Elle a fait plus de 200 morts, plus de 6500 blessés et dévasté des quartiers entiers de la capitale libanaise.

M. Bitar a été notifié d’une plainte déposée contre lui par l’ex-ministre de l’Intérieur Nohad al-Machnouk, soupçonné de « négligence et manquements » dans l’enquête sur l’explosion. M. Machnouk réclame le dessaisissement du juge en évoquant un vice de forme sur la base d’un article constitutionnel stipulant la poursuite des ministres et responsables par la seule Haute Cour de Justice.

Le juge « Bitar suspend son enquête […] jusqu’à ce que la cour d’appel de Beyrouth décide d’accepter le recours [de M. Machnouk] ou de le rejeter », a indiqué à l’AFP une source judiciaire.

Pointées du doigt pour négligence criminelle, les autorités ont rejeté toute enquête internationale. L’enquête locale continue, elle, de piétiner, la classe dirigeante étant accusée de tout faire pour la torpiller et éviter des inculpations dans un pays où sévit « la culture d’impunité » selon des ONG.

De hauts responsables politiques, sécuritaires et judiciaires étaient conscients des dangers de la substance hautement volatile au port, mais n’ont pris aucune mesure préventive. Et ce drame a enfoncé dans l’abîme le pays, où la classe politique, inchangée depuis des décennies, est accusée aussi de corruption, d’incompétence et d’inertie.

« Mépris cruel »

Le prédécesseur du juge Bitar, Fadi Sawan, a été dessaisi en février de ses fonctions après l’inculpation de plusieurs responsables. Le juge Bitar risque lui aussi d’être écarté.

Depuis quelques semaines, il est au cœur d’une campagne de dénigrement et a été même menacé par un haut responsable du mouvement armé chiite pro-iranien Hezbollah, maître du jeu au Liban, selon des médias locaux.

La suspension de l’enquête a suscité l’ire d’organisations de défense des droits de la personne et des proches des victimes de l’explosion.

La plainte déposée à l’encontre du juge Bitar « indique clairement que la classe politique fera tout ce qui est en son pouvoir pour faire dérailler, entraver et saper l’enquête et échapper à la justice », a déploré Aya Majzoub, de Human Rights Watch.

Lynn Maalouf, d’Amnesty International, a pour sa part dénoncé un « mépris cruel » des droits des victimes, des survivants et de leurs familles de la part de la classe dirigeante.

Pour le porte-parole du comité des familles des victimes, Ibrahim Hoteit, il s’agit d’une « guerre » menée par les responsables pour faire taire la vérité. Il a promis une escalade dans la rue si « justice n’est pas rendue ».

« C’est vraiment dégoûtant », a renchéri Paul Naggear, père d’une des plus jeunes victimes du drame, morte à l’âge de trois ans.

Nouvelle manifestation

Le 15 septembre, plus de 140 ONG locales et internationales ainsi que des survivants et des proches des victimes de l’explosion ont lancé un appel à l’ONU pour une enquête internationale, dénonçant « l’obstruction éhontée des autorités ».

Lundi à New York, le Conseil de sécurité de l’ONU a de nouveau souligné la nécessité d’une enquête « rapide, indépendante et impartiale », alors que le Liban est plongé dans la pire crise socio-économique de son histoire.

Ces derniers mois, le juge Bitar a convoqué quatre ex-ministres, dont trois députés, y compris M. Machnouk, soupçonnés de « négligence et manquements ». Mais le Parlement a refusé de lever leur immunité.

Le 26 août, l’enquêteur a lancé un mandat d’amener à l’encontre de l’ex-premier ministre Hassan Diab après son refus de se présenter à un interrogatoire, et le 16 septembre un mandat d’arrêt contre l’ex-ministre des Transports Youssef Fenianos.

Avant l’annonce lundi de la suspension de l’enquête, des proches des victimes avaient prévu d’organiser mercredi devant le Palais de justice à Beyrouth une manifestation pour soutenir le juge Bitar.

« Les maisons [des responsables] sont une cible. Nous pouvons également bloquer autoroutes et routes », a prévenu Ibrahim Hoteit.

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