Persécutées en Afghanistan, des familles hazaras trouvent refuge au Pakistan

Marzai, une jeune mère monoparentale de quatre enfants, est arrivée à Islamabad il y a trois mois, après le décès de son mari dans un attentat à la bombe visant la communauté hazara.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Marzai, une jeune mère monoparentale de quatre enfants, est arrivée à Islamabad il y a trois mois, après le décès de son mari dans un attentat à la bombe visant la communauté hazara.

« J’ai fermé la porte de mon commerce. J’ai tout laissé à l’intérieur et je suis parti. » Traînant dans ses bagages sa peur et son épouvante, Ghulam a pris la route il y a quelques jours pour fuir la terre de ses ancêtres et se réfugier au Pakistan. Avec sa femme et ses quatre enfants, l’homme vit désormais entassé dans un petit appartement de quatre pièces d’Islamabad avec plus d’une vingtaine d’autres Hazaras ayant eux aussi pris la fuite d’Afghanistan depuis l’arrivée au pouvoir des talibans.

Sous un ventilateur tournant à plein régime, un bébé en pyjama Mickey Mouse tête le sein de sa mère, pendant qu’une petite fille fait virevolter sa robe au milieu de la pièce. La vie suit son cours dans le quartier Bhara Kahu où une quinzaine de familles hazaras ont trouvé refuge dans les derniers jours. Mais on se demande presque comment.

« On est persécutés parce qu’on est chiites, explique Mustafa, un Hazara établi dans la capitale pakistanaise depuis trois ans. Les talibans [appartenantà la majorité sunnite] ne nous acceptent pas comme des musulmans. Ils nous considèrent comme des infidèles. »

En plus de s’affronter sur le plan religieux, les Hazaras et les talibans entretiennent une rivalité historique. Au moment de l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS en 1979, des Hazaras ont fait front commun avec l’armée soviétique contre les moudjahidines. Puis, après le retrait des Soviétiques, des combattants hazaras ont pris place à côté de l’Alliance du Nord dans sa lutte armée contre les talibans à majorité pachtoune.

On est persécutés parce qu’on est chiites

 

Autorisations médicales

Avec la générosité de ceux qui ont connu la misère, Mustafa recueille une à une les familles hazaras qui réussissent à franchir la frontière censée être hermétique entre l’Afghanistan et le Pakistan. « Le chef des talibans répétait que, s’ils revenaient au pouvoir, pas un seul Hazara allait demeurer en vie », souffle-t-il. Alors, comment ne pas aider ?

À côté de lui, Mehdy raconte lui aussi avec émotion sa fuite de Kaboul avec sa femme et ses enfants. « On a fait la route jusqu’à Kandahar en bus. On a été arrêtés par des talibans, mais quand ils ont vu qu’il y avait des enfants à bord, ils nous ont laissés partir », dit-il en persan.

Pour traverser la frontière terrestre de plus de 2400 km qui sépare l’Afghanistan du Pakistan, seules deux options existent : détenir un visa ou obtenir une autorisation pour recevoir des soins médicaux au Pakistan (l’Afghanistan ne détient pas d’infrastructures médicales). Une clôture frontalière — érigée depuis 2017 par le Pakistan pour démontrer à la communauté internationale que le pays lutte activement contre les passages de militants islamistes entre les deux pays — rend impensable toute tentative de traverser ailleurs qu’aux postes frontaliers, nous dit-on.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Muhammad Ishaq

Comme tous les autres adultes habitant le petit appartement vétuste de Bhara Kahu, Mehdy a déboursé 10 000 roupies (75 $) pour obtenir de faux papiers médicaux et traverser la frontière au poste de Chaman. « C’étaitma seule option, raconte l’homme. Être un Hazara en Afghanistan représente un énorme danger. »

Pendant la montée en force des talibans ces derniers mois, des Hazaras ont été la cible de violence à Kajab, rapporte-t-il. « Et ils ont incendié mon village lors de leur premier régime », ajoute Mehdy, qui travaillait à Kaboul pour les forces de l’OTAN.

Assis par terre près de lui, Murtaza dit lui aussi avoir été chauffeur pour les forces de l’OTAN. « J’ai rempli une demande pour venir au Canada. Mais j’ai brûlé tous mes papiers qui mentionnaient que je travaillais pour l’OTAN », se désole l’homme. « C’était trop dangereux. Si les talibans avaient trouvé ces papiers, ils m’auraient tué. »

Une situation dans laquelle bien des Afghans se trouvent aujourd’hui. D’autant que le niveau de peur a été haussé d’un cran lorsque des informations ont circulé selon lesquelles les données biométriques de ceux qui travaillaient pour les forces occidentales étaient possiblement tombées entre les mains des talibans.

Dans la rue

Quelques centaines de mètres plus loin, deux autres familles hazaras sont hébergées dans l’appartement du voisin de Mustafa. Une montagne de souliers et de sandales à l’entrée rappelle qu’ici aussi les destins de bien des enfants et de leurs parents se sont posés.

Marzai, une jeune mère de famille monoparentale de quatre enfants, est arrivée à Islamabad il y a trois mois. « Mon mari venait de mourir dans une explosion à Kaboul », raconte-t-elle, son bébé de deux semaines sur ses genoux. Les mois passaient, et le quartier Dasht-e-Barchi — où est concentrée une grande partie de la population hazara de la capitale afghane — devenait de plus en plus dangereux avec la montée en force des talibans, explique-t-elle.

« Il y avait beaucoup d’explosions. On était visés comme Hazaras. » Descendants probables des Mongols, les membres de la communauté hazara arborent des traits physiques distinctifs les rendant facilement identifiables.

Dans son malheur, Marzai a eu la chance de croiser la bienveillance de Mustafa. « Un ami l’a trouvée malade en train de vomir sur une place à Islamabad, se souvient l’homme. Il m’a informé de la situation et on l’a amenée ici avec ses enfants. »

La famille vit temporairement avec Yasin, 16 ans, qui a lui aussi quitté Kaboul pendant que le pays basculait entre les mains des talibans. « Mon père venait aussi de mourir dans une explosion », mentionne l’adolescent, qui a pris la fuite il y a quatre mois avec sa mère et sa sœur. Sont restés derrière son grand frère et sa grande sœur, dont il est aujourd’hui sans nouvelles. « Après avoir subi un AVC, ma mère est restée paralysée du côté gauche. Je voulais absolument trouver un médecin pour la soigner », explique le jeune homme.

Dans cet appartement de passage, une dizaine de familles hazaras ont été hébergées dans les dernières semaines. Deux jours après sa visite, Le Devoir est retourné frapper à la porte du quatre pièces du quartier Bhara Kahu. Mais aucune réponse. Toutes les familles étaient parties se terrer croyant que la police se trouvait derrière la porte.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir

Une fois l’imbroglio levé, une autre famille a été rencontrée sur les lieux. Celle de Muhammad, père de quatre filles âgées de 12 à 19 ans et de deux fils. « Quelques jours après l’arrivée au pouvoir des talibans, ils sont venus fouiller ma maison. Ils cherchaient mes filles, raconte l’homme de 75 ans. Mais je les avais envoyées se cacher chez des voisins. Alors, ils m’ont battu. » L’homme s’en est sorti avec un bras cassé et des blessures au dos.

Craignant que les talibans veuillent marier ses filles de force, Muhammad a pris la route avec sa famille. Lui aussi a brandi des papiers médicaux pour franchir le poste-frontière de Chaman. Puis des membres de la famille se sont cachés sous des couvertures pour se rendre jusqu’à Quetta, première ville pakistanaise après la frontière.

« On était terrorisés en franchissant la frontière. On ne savait pas si on allait y parvenir, raconte l’homme, la voix tremblante. Il y avait tellement de monde à la frontière, on avait peur d’être séparés. » La famille n’a elle aussi emporté que quelques objets dans sa fuite. Un bagage qui était déjà rempli à craquer de peur et d’affolement.

Avec Khatir Mustafa et Renaud Philippe
 


 

Ce reportage a été en partie financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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