Là où la vie et la misère forment un noeud inextricable

Le village de réfugiés afghans I-12, où s’entassent quelque 8000 personnes dans des maisons de boue.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le village de réfugiés afghans I-12, où s’entassent quelque 8000 personnes dans des maisons de boue.

« Entrez, entrez », glisse Abdul Hameed Alizai à travers la porte d’une hujra, la maison réservée à l’accueil des visiteurs chez les Pachtounes. À l’intérieur, des tapis et des coussins brodés de fils rouges, jaunes et blancs décorent le plancher de la petite maison faite de boue séchée. Au centre, des tasses de kahwah, le thé vert sucré traditionnel, symbole de l’hospitalité pachtoune, garnissent un plateau argenté. « J’aimerais tant pouvoir vous parler directement dans ma langue [le pachto] pour vous ouvrir mon cœur », dit-il le regard étincelant.

Arrivé au Pakistan quand il était enfant, Abdul Hameed Alizai, un malek (aîné) vit dans le village de réfugiés afghans I-12, situé dans une excroissance d’Islamabad au Pakistan. Des centaines de maisons de boue abritant quelque 8000 réfugiés y sont agglutinées à quelques mètres de l’enceinte barbelée de la prestigieuse University of Management and Technology.

« Les conditions de vie sont misérables dans le camp, souffle le père de famille sous sa salwar kameez (tenue traditionnelle) blanche. On n’a pas d’électricité, pas de système d’égouts. Quand il pleut, l’eau rentre dans les maisons à travers les toits, et les rues de terre deviennent impraticables. »

Depuis l’invasion soviétique de l’Afghanistan en 1979, suivie des quatre décennies de conflits armés qui ont déchiré le pays, des centaines de milliers d’Afghans ont fui leur terre d’origine pour trouver refuge au Pakistan voisin.

Quelque 1,5 million de réfugiés afghans sont officiellement recensés auprès de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). Mais, selon les estimations, environ un million de réfugiés afghans de plus se trouveraient en sol pakistanais.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir

Jadis hébergés dans des tentes, les réfugiés ont depuis érigé des murs et des toits pour abriter leurs espoirs en une vie meilleure. Quelque 54 villages « officiels » de réfugiés — façonnés de terre, de boue, de tôle et de bâches — sont aujourd’hui dispersés sur le territoire pakistanais. Des dizaines d’autres villages « informels » ont également été bâtis.

Bien qu’oubliés des préoccupations occidentales, les contrecoups au Pakistan des guerres successives en Afghanistan n’ont donc rien de nouveau. « Des Afghans sont établis au Pakistan depuis 40 ans. Ils partagent la même langue, la même culture. Ces liens traditionnels entre les deux pays ont aidé les deux communautés à cohabiter », explique Babar Baloch, porte-parole de l’UNHCR.

Mais cette cohabitation entre les deux pays frères n’en demeure pas moins difficile. « Nous n’avons aucun droit, dénonce Abdul Hameed Alizai. Nous ne pouvons pas obtenir la nationalité pakistanaise, pas même nos enfants nés ici. On nous interdit d’ouvrir un compte bancaire ou de devenir propriétaires. »

Laissés à eux-mêmes

Alors que le thé parfumé fume encore, un autre malek, turban sur la tête, fait son entrée dans la hujra. « J’ai participé au djihad contre les Soviétiques, raconte fièrement Abdul Jabbar Yousafzai, en désignant une cicatrice sur son abdomen. J’ai été blessé par une roquette. »

Les maleks sont au nombre de sept dans le camp I-12. Ce sont eux qui règlent les conflits dans le village, laissé sans surveillance policière. Ce sont également eux qui entretiennent des liens — ou plutôt qui tentent de résoudre les problèmes — avec les autorités pakistanaises dans l’espoir d’améliorer la qualité de vie des résidents.

« Le UNCHR ne nous aide pas, s’emporte Abdul Jabbar Yousafzai, en égrenant un tasbah, sorte de chapelet musulman. Quelques organisations non gouvernementales nous aidaient avant, mais elles ont toutes arrêté de nous soutenir. »

Une information que confirme Babar Baloch, de l’UNHCR. « C’est très difficile d’offrir des services dans les campements informels qui n’ont pas été établis en collaboration avec le gouvernement pakistanais, explique-t-il. Mais on reste toutefois en contact avec ces villages, comme le I-12. La vie de ces réfugiés est une lutte quotidienne. »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir

Dans les rues cahoteuses du camp, des fillettes en robes colorées et au teint doré par le soleil courent à travers les déchets qui jonchent le sol. Plus loin, des enfants sont assis sur le bord d’une tranchée faisant office d’égouts pour partager un repas dans une grande marmite.

« Les enfants ne vont pas à l’école, indique Abdul Hameed Alizai qui accompagne Le Devoir dans sa visite. On ne peut pas les emmener, puisqu’on part tôt le matin pour travailler au marché. Et si les enfants ne viennent pas nous aider, nous n’aurons pas assez d’argent pour vivre. »

Quelques enjambées plus loin, Nazar Khan, 36 ans, tient un petit commerce de biens essentiels. « Je voudrais éduquer mon garçon de 13 ans, dit le père de six enfants. Mais j’ai absolument besoin de lui pour m’aider dans mon magasin. »

Devant son étal rempli de nourriture, de bonbons et de jeux pour enfants, l’homme dit ne pas prévoir rentrer en Afghanistan. « Je suis né ici au Pakistan. J’ai l’impression d’être nulle part dans ce village, mais au moins je suis dans un pays en paix. »

Un sentiment qui semble largement partagé dans les rues du village I-12, où la vie et la misère s’entremêlent dans un inextricable nœud. « Ma vie est ici, même si c’est une vie misérable dans des maisons de boue », témoigne Raheeullah, 30 ans et père de cinq enfants. « Si la paix s’instaure pour de bon en Afghanistan, on va peut-être y retourner. Mais je suis né ici, ça sera difficile de partir. »

Accès refusé

La pluie battante venant tout juste de cesser, un garçon ramasse au râteau les déchets qui bloquent la rigole de fortune creusée à l’entrée du camp Khazana, situé à Peshawar, à 180 kilomètres au nord-ouest d’Islamabad et à une soixantaine de kilomètres de la frontière afghane.

Impossible toutefois pour Le Devoir de visiter cet autre village de réfugiés. Les autorités pakistanaises nous en refusent l’accès. « Vous êtes nos invités. On veut vous faire entrer. Mais ils nous bloquent. On peut seulement vous offrir du thé à l’entrée », déplore Taj Muhammad, un malek de Khazana.

« On vit comme des prisonniers, s’anime à ses côtés Nasser Adil, un autre malek, également poète pachtoune. Ils nous empêchent de parler ouvertement. Cette tension est désespérante pour nous. »

À Khazana, près de 5000 Afghans vivent dans des maisons de boue séchée. « Il n’y a pas d’électricité, pas d’eau potable, pas de rues à proprement parler. Les enfants souffrent d’hépatites, de typhoïde, de maux intestinaux », se désolent les deux maleks.

Dans les rues de Peshawar comme d’ailleurs, les Afghans sont stigmatisés, souvent arrêtés par la police, se désespère Nasser Adil. « On n’a aucun droit. On nous considère comme des citoyens de troisième ordre. »

« Réfugié, c’est le mot de tous les problèmes », illustre-t-il.

Hôtes généreux

Malgré cette relation imparfaite, le Pakistan et l’Iran ont été des hôtes généreux depuis les quatre dernières décennies, souligne Babar Baloch.

Environ 90 % des réfugiés afghans ont trouvé une terre d’accueil dans l’un ou l’autre de ces deux pays limitrophes de l’Afghanistan, bien qu’ils soient aux prises avec des situations économiques précaires. « Ces deux pays vivent leurs propres défis. Et on n’a pas vu la communauté internationale s’investir pour offrir le soutien dont le Pakistan et l’Iran ont besoin, notamment pour développer leurs infrastructures », souligne le porte-parole.

À la veille du déclenchement d’une possible nouvelle crise migratoire afghane, d’autres pays doivent se lever, souligne Babar Baloch. « On ne peut pas demander à deux pays de prendre cette responsabilité seuls. C’est une responsabilité mondiale qui doit être partagée. »

Avec Rafitullah Orazkai

Ce reportage a été en partie financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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