Des talibans placés devant leurs contradictions

Le choc du départ des Américains couplé au retour sans résistance des talibans n’a fait que précipiter la dégradation du paysage économique.
Photo: Javed Tanveer Agence France-Presse Le choc du départ des Américains couplé au retour sans résistance des talibans n’a fait que précipiter la dégradation du paysage économique.

Après avoir vaincu la puissance américaine, les talibans, qui devraient annoncer la formation de leur premier gouvernement vendredi, font désormais face à un autre défi de taille : reprendre en main la destinée de l’Afghanistan, dont l’économie est en train de s’écrouler et où la population est réticente à l’idée de replonger dans les années sombres du passé. Un exercice périlleux dans un climat d’instabilité qui menace autant la paix sociale du pays que les perspectives du nouveau régime autoritaire.

Dans quel état se trouve le pays plus de deux semaines après le retour en force des talibans ?

Avec un PIB par habitant de 508 dollars américains courants en 2020 — il était évalué à plus de 43 200 dollars au Canada —, le portrait économique de l’Afghanistan n’était déjà pas très glorieux sous le gouvernement d’occupation. Le choc du départ des Américains couplé au retour sans résistance des talibans n’a fait que précipiter la dégradation du paysage économique. Depuis le 14 août dernier, le prix des aliments de base, comme la farine, le riz ou l’huile, est à la hausse, tout comme celui de l’essence, qui rend désormais compliqués la vie quotidienne et les déplacements de la majorité des Afghans.

La fermeture des banques limite également l’accès à l’argent liquide, qui n’était disponible, jusque-là, que dans de rares distributeurs d’argent pris d’assaut par les habitants depuis le début du chaos.

Jeudi, le géant américain des transferts d’argent Western Union a annoncé la reprise de ses activités en Afghanistan afin de permettre à la diaspora afghane d’envoyer de l’argent à leurs familles. En 2020, selon la Banque mondiale, ces virements ont atteint 789 millions de dollars américains, soit 4 % du PIB.

L’économie de l’Afghanistan reste fragile en raison de sa dépendance à l’aide extérieure, suspendue après le retour des talibans. Cet argent représentait 42 % du PIB l’an dernier, mais surtout les trois quarts des dépenses publiques, qui englobent le salaire des fonctionnaires, des professeurs, des policiers… dont la survie économique est ainsi menacée par le changement de garde.

Le nouveau régime, dont l’idéologie est ouvertement antioccidentale, peut-il se priver de l’aide de l’Occident ?

Tout en se livrant à des démonstrations de force depuis le départ des Américains, les talibans restent conscients qu’ils ont besoin d’accéder au système financier mondial pour se maintenir au pouvoir, l’environnement économique du pays aujourd’hui étant différent de celui qui prévalait il y a 20 ans, avant l’invasion américaine.

Les chiffres sont implacables : selon l’ex-gouverneur de la banque centrale d’Afghanistan, Ajmal Ahmady, les talibans n’auraient accès désormais qu’à 0,1 % des 9 milliards des réserves financières du pays qui étaient théoriquement dans les coffres au moment de leur prise de pouvoir. Le problème, c’est que 7 milliards sont détenus par la Réserve fédérale américaine, et le reste par d’autres pays (dont l’Allemagne) et institutions financières internationales qui ont bloqué l’accès à cet argent après la chute de Kaboul.

L’avenir économique de l’Afghanistan va donc dépendre d’une reprise de la collaboration économique avec ces pays ou de l’établissement de nouveaux liens avec la Chine, la Russie ou l’Iran, qui pourraient trouver un intérêt politique et géostratégique à soutenir les talibans.

Le nouveau régime pourrait également renouer avec ses sources de revenus traditionnelles qui ont fait ses beaux jours dans le passé : extorsion, taxation des déplacements sur les routes et de l’entrée des biens dans le pays, enlèvements, mais également reprise de la production et du commerce de l’opium. Une voie qui pourrait toutefois compliquer une éventuelle reconnaissance internationale du prochain gouvernement.

« Les talibans savent qu’ils ont besoin de l’aide internationale pour éviter l’effondrement de l’économie, effondrement qui pourrait dégrader le climat social et rendre le pays ingouvernable », résume Fung Siu, économiste principal pour l’Asie de l’Economist Intelligence Unit, cité par The Guardian.

Dans quelle posture les talibans placent-ils le pays pour l’avenir ?

Incertitude et tensions risquent de rythmer le quotidien des Afghans pour les semaines et les mois à venir, malgré les signes d’ouverture et de modération montrés par les nouveaux maîtres de Kaboul.

Signe d’un changement de régime difficile, une cinquantaine de femmes ont défié jeudi les talibans en descendant dans les rues de la ville d’Hérat, dans l’ouest du pays, pour défendre leurs droits. « Nous n’avons pas peur, nous sommes unies », ont-elles crié, tout en appelant au respect de leur droit à l’éducation, au travail et à la sécurité, a rapporté l’Agence France-Presse. Entre 1996 et 2001, les talibans leur ont nié ces droits dans un cadre alliant humiliation et répression.

Les talibans savent qu’ils ont besoin de l’aide internationale pour éviter l’effondrement de l’économie, effondrement qui pourrait dégrader le climat social et rendre le pays ingouvernable

 

Cette manifestation s’est tenue alors que les talibans exposent depuis plus de deux semaines leurs contradictions sur l’avenir politique du pays. D’un côté, ils affirment vouloir mettre en place un gouvernement inclusif et, de l’autre, ils annoncent la fin de l’éducation mixte dans les universités et refusent d’accorder des postes de responsabilité aux femmes.

Mercredi, sur les ondes de la BBC, le chef adjoint du bureau politique des talibans au Qatar, Sher Mohammad Abbas Stanekzai, a laissé entendre qu’il « pourrait ne pas y avoir » de femmes nommées ministres ou à des postes de responsabilité, mais uniquement à des échelons inférieurs. Une perspective préalablement dénoncée par les pays membres du G7, dont l’Afghanistan va pourtant avoir besoin pour affronter son nouvel avenir.

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