Les Américains partis, les talibans doivent maintenant gouverner

Mercredi, les talibans ont fait défiler des dizaines de voitures prises sur des champs de batailles sous le regard de plusieurs partisans du nouveau régime afghan.
Photo: Javed Tanveer Agence France-Presse Mercredi, les talibans ont fait défiler des dizaines de voitures prises sur des champs de batailles sous le regard de plusieurs partisans du nouveau régime afghan.

Après avoir célébré le départ des États-Unis d’Afghanistan, les talibans doivent s’atteler à une tâche gigantesque : gouverner l’un des pays les plus pauvres du monde, qui ne sait pas encore quoi attendre d’eux.

Les talibans avaient dit attendre le départ des derniers soldats étrangers avant d’annoncer la composition de leur gouvernement. C’est désormais chose faite depuis le retrait final, lundi, de l’armée américaine.

Ce départ, que le président américain, Joe Biden, a encore défendu avec âpreté mardi, a mis fin à 20 années d’une guerre déclenchée dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis.

« Aucune opération n’est jamais parfaite », mais « nous voulons tirer toutes les leçons possibles de cette expérience », a déclaré mercredi soir le secrétaire à la Défense des États-Unis, Lloyd Austin, qui s’exprimait publiquement pour la première fois depuis la fin de l’évacuation chaotique de 124 000 civils — afghans et étrangers — de Kaboul. L’ancien général ayant combattu en Afghanistan a rendu un hommage solennel et sombre aux 800 000 soldats américains qui se sont succédé depuis 2001 sur le sol afghan, au cours d’une guerre qui a coûté la vie à 2461 d’entre eux, dont 13 dans les dernières heures du retrait.

Les talibans se sont plusieurs fois dits déterminés à former un « gouvernement inclusif ». Pour la communauté internationale, leur capacité à tenir cet engagement sera un premier signal pour évaluer la confiance qui peut leur être accordée.

Des signes d’ouverture ?

Depuis qu’ils ont repris le pouvoir le 15 août, à l’issue d’une campagne militaire dont les succès rapides ont surpris les Occidentaux, les talibans se sont efforcés d’afficher une image d’ouverture et de modération. Mais leurs promesses laissent sceptiques de nombreux Afghans et dirigeants étrangers qui gardent en mémoire leur régime fondamentaliste entre 1996 et 2001. Beaucoup d’Afghans et d’Occidentaux craignent de perdre les droits acquis ces deux dernières décennies, notamment concernant les femmes qui ont accédé à l’éducation, sont entrées en politique ou dans les médias.

La plupart des pays ont prévenu qu’ils jugeraient sur les actes et le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, a prévenu que « la légitimité et le soutien » devaient « se mériter ».

« Nous voulons avoir de bonnes relations avec les États-Unis et le monde », a répondu mardi le principal porte-parole taliban, Zabihullah Mujahid. Le nouveau pouvoir taliban a ainsi autorisé l’équipe afghane de cricket à aller jouer un match en Australie à la fin de novembre. Sous leur précédent régime, ils avaient interdit la plupart des loisirs et distractions, dont le sport, et les stades étaient utilisés comme lieu d’exécution publique.

La communauté internationale exige aussi des talibans, qui avaient refusé de livrer le chef d’al-Qaïda, Oussama ben Laden, après le 11 Septembre, qu’ils ne laissent pas l’Afghanistan redevenir un sanctuaire du terrorisme.

Al-Qaïda a félicité mardi les talibans pour leur victoire. « La débâcle afghane de l’Amérique et de l’OTAN marque le début de la fin pour l’ère sombre de l’hégémonie occidentale et de l’occupation militaire des terres islamiques », a souligné l’organisation.

Les talibans ont tenu de samedi à lundi un conseil de leurs dirigeants à Kandahar, leur berceau spirituel, sous la houlette de leur chef suprême, Hibatullah Akhundzada, lequel n’a encore jamais fait d’apparition publique depuis sa nomination en mai 2016, selon un communiqué publié mardi.

Ces discussions ont porté notamment sur la formation du gouvernement, la situation sécuritaire et la remise en route des services publics.

Mercredi, les talibans ont fait défiler des dizaines de véhicules militaires pris sur le champ de bataille aux troupes américaines, de l’OTAN ou de l’ancienne armée gouvernementale.

Les islamistes, qui ont promis de ne pas se venger de ceux ayant travaillé pour le gouvernement précédent, doivent remettre sur les rails une économie dévastée par la guerre et qui dépend essentiellement de l’aide internationale, en grande partie gelée ces derniers jours. Leur défi le plus urgent sera de trouver les fonds pour verser les salaires des fonctionnaires et maintenir en état de marche les infrastructures vitales (eau, électricité, communications).

Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a mis en garde mardi contre « une catastrophe humanitaire » en Afghanistan et « la menace d’un effondrement total des services de base ».

Les talibans doivent aussi prouver qu’ils ont l’expertise pour diriger le pays, qu’ont fui des dizaines de milliers d’Afghans, souvent parmi les plus éduqués et qualifiés, depuis leur arrivée au pouvoir.

Un avion qatari à Kaboul

Ils seront aussi attendus sur leur gestion de l’aéroport de Kaboul. Un avion qatari transportant une équipe technique s’est posé mercredi à cet aéroport d’une importance cruciale pour faire transiter le soutien médical et humanitaire dont le pays a besoin.

Une source proche du dossier a indiqué à l’AFP que le Qatar avait envoyé cette équipe pour discuter de « la reprise des activités de l’aéroport », les talibans ayant fait une requête d’« assistance technique ». Le Qatar leur a aussi demandé mercredi d’ouvrir un « passage sûr » aux personnes voulant quitter le pays, les rappelant à leur engagement de laisser les Afghans circuler librement vers l’étranger.

Ils doivent aussi trouver un terrain d’entente avec les quelques pays, comme les États-Unis et le Royaume-Uni, qui ont encore des ressortissants en Afghanistan et envisagent de faire partir ceux qui le souhaitent.

Dans un discours depuis la Maison-Blanche, le président Biden a défendu dans la nuit son choix de quitter l’Afghanistan et de mettre fin à la plus longue guerre qu’ait connue l’Amérique. « Je suis convaincu que c’est la bonne décision, une sage décision, et la meilleure décision pour l’Amérique », a-t-il déclaré.

Cela dit, « nous n’en avons pas fini avec vous », a-t-il toutefois lancé au groupe djihadiste État islamique au Khorasan, qui a revendiqué l’attentat qui a fait plus de 100 morts, dont 13 soldats américains, jeudi à l’aéroport de Kaboul.

 

Le nombre de femmes journalistes à Kaboul radicalement réduit

Le nombre de femmes journalistes en activité à Kaboul est passé de 700, le 15 août, à moins de 100 aujourd’hui, selon l’organisation Reporters sans frontières (RSF).

 

RSF pointe dans un communiqué « les incidents impliquant les journalistes afghanes depuis l’arrivée des talibans au pouvoir et les injonctions à respecter les lois islamiques » pour expliquer l’effacement des femmes dans les médias. « À Kaboul, les responsables des médias privés ont rapidement observé que les reporters féminines étaient harcelées », affirme l’organisation dédiée à la défense de la liberté de la presse, citant notamment le cas de Nahid Bashardost, « battue par des talibans » pendant un reportage près de l’aéroport de la capitale le 25 août. D’autres ont rapporté avoir « été empêchées de partir en reportage par les gardes talibans postés devant les locaux de leur rédaction », ajoute RSF.

 

Si, dans les 48 heures suivant la prise de contrôle de la capitale par les talibans, les femmes reporters avaient osé retourner travailler, « l’illusion n’a pas duré », se désole l’organisation.

 

Selon une enquête menée par RSF avec le Centre pour les femmes journalistes afghanes (CPAWJ), en 2020, il y avait à Kaboul 108 médias employant 1080 femmes, dont 700 journalistes.



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