Les souvenirs traumatiques et grisants d’un sergent-détective en mission en Afghanistan

André Gélinas a participé à la formation de policiers en Afghanistan.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir André Gélinas a participé à la formation de policiers en Afghanistan.

Le policier André Gélinas en a formé d’autres en Afghanistan, pour le meilleur et pour le pire. Il raconte les attentats quotidiens, l’adrénaline dans le tapis, la peur au ventre, la misogynie extrême et les efforts pour mettre en place un semblant d’ordre et de justice. Propos recueillis par Stéphane Baillargeon.


 

Vous êtes entré au Service de police de la ville de Montréal en 1998. Vous avez été patrouilleur, instructeur, sergent détective et plus encore. Pourquoi vous êtes-vous porté volontaire pour une mission en Afghanistan en 2011 ?

C’était un vieux rêve. J’ai étudié pour devenir professeur d’histoire et je me spécialisais en histoire militaire. J’ai été militaire de réserve pendant trois ans environ. Quand j’ai rencontré ma femme, en 1999, je lui ai dit que si, un jour, j’avais la possibilité de faire une mission de guerre, je m’engagerais. Autour de 2007-2008, j’ai entendu qu’on recherchait des policiers pour l’Afghanistan et je me suis inscrit au concours.

Comment avez-vous été préparé ?

J’ai passé une entrevue très serrée, des tests physiques, médicaux et psychométriques. Même ma femme a rencontré un psychologue pour s’assurer qu’elle comprenait dans quoi on s’embarquait, elle, moi et nos enfants de trois et cinq ans. J’ai été en entraînement pendant six semaines avec l’armée canadienne et je suis parti. On était deux hommes et une femme de Montréal. On a rejoint un contingent d’environ 25 policiers canadiens.

Pour quelle mission ?

En 2011, l’armée canadienne était en transition. Nos soldats allaient quitter les zones de combats et se replier sur Kaboul pour une mission de formation. Comme j’étais un spécialiste du renseignement, on m’a affecté à l’unité anticrime de l’European Union Police Mission, chargée d’initier les policiers afghans aux méthodes occidentales. J’étais conseiller et mentor. Je formais les officiers supérieurs de la police nationale afghane et les procureurs aussi puisqu’ils mènent les enquêtes avec le soutien des policiers.

Quelles étaient ces formations ?

On partait de zéro. On apprenait aux gens en formation aussi bien à recruter des informateurs qu’à faire des filatures ou à analyser des scènes de crime. Comme ici au Québec. Sauf que là-bas, parfois, les scènes de crimes sont créées par l’explosion d’une mine antipersonnel ou d’une bombe artisanale posée par les talibans. Mais il y avait aussi des crimes, disons, plus ordinaires à résoudre, des vols, des meurtres, des enlèvements, du trafic de stupéfiants. Et puis, le crime organisé est très puissant. Les anciens seigneurs de guerre souvent impliqués dans le trafic d’opium ont encore des milices privées.

Photo: Courtoisie Le sergent-détective André Gélinas en mission

Dans quelle atmosphère se déroulaient ces formations ?

Un policier afghan m’a déjà demandé en classe quand on verrait comment brancher les fils électriques sur les testicules d’un prisonnier. J’ai eu des élèves hypermotivés dans mes classes et d’autres complètement drogués. On formait les gens dans plusieurs lieux de Kaboul, le ministère de l’Intérieur ou le collège de l’état-major, par exemple. C’était très dangereux. Souvent, des Afghans, des talibans infiltrés ou des policiers agissant sous la menace de représailles contre leur famille se faisaient exploser ou retournaient leurs armes contre nous, les Occidentaux. Il y avait des attentats toutes les semaines, si ce n’est pas tous les jours. Tous les Afghans en théorie étaient fouillés avant d’entrer dans les locaux de formation et tous les formateurs restaient armés jusqu’aux dents.

Comment viviez-vous ce stress ?

J’ai souvent vu de jeunes militaires américains prier sur leur carabine. Moi, j’avais 38 ans, j’avais vu des morts dans la police, les conséquences du pire dans l’être humain. Eux, ils avaient 18 ans et sortaient du fin fond des États-Unis. L’armée, surtout aux États-Unis, c’est un moyen de promotion sociale pour des gens qui flippent des burgers dans les États du Sud ou des immigrants qui veulent obtenir leur citoyenneté.

Comment jugez-vous ce travail avec le recul ?

Mon impression, c’est que déjà, en 2011, les décideurs politiques savaient qu’il faudrait quitter ce pays. Ils voulaient justifier des nombres, dire qu’ils avaient formé 300 000 militaires et 100 000 policiers. L’objectif final de construire une société plus démocratique et respectueuse des droits de la personne serait-il atteint pour autant ? Il y avait beaucoup de paraître dans cette entreprise.

Dans les faits, Kaboul est tombée avant qu’on parte.

Il en restera quoi ?

On a expliqué comment fonctionne une police moderne. Tout ce qu’on a montré risque d’être balayé et tous ceux qui ont collaboré avec l’OTAN vont être écartés, s’ils ne sont pas déjà morts. Est-ce que les gens en place vont avoir une place dans l’Afghanistan de demain ? Sinon, il ne restera pas grand-chose. Surtout pour les femmes. Il y a eu un progrès. Mais dans Kaboul, pendant plusieurs mois, je n’ai vu qu’une seule femme qui se promenait sans porter la burqa. Dans les voitures, j’ai souvent vu le père au volant, le fils aîné comme passager en avant, les autres enfants sur la banquette arrière et la madame dans le coffre ouvert. Et ça, c’était pendant l’occupation occidentale.

Comment réagissez-vous à ce qui se passe maintenant ?

Avec un sentiment de colère. Les Canadiens sont partis en 2014. Ça me fait mal de voir qu’on se réveille à minuit moins cinq secondes en constatant que les talibans vont gagner. En 2011, j’ai eu des discussions avec des officiers américains. Je leur demandais combien de temps ils pensaient que le régime afghan allait tenir après le retrait de leurs troupes. L’évaluation la plus réaliste à l’époque, c’était trois semaines. Dans les faits, Kaboul est tombée avant qu’on parte. Il fallait commencer l’évacuation il y a des mois.

Vous êtes revenu au Québec après neuf mois de mission. Comment s’est déroulé le retour ?

J’ai aimé ma mission. J’ai aimé l’adrénaline, l’action. C’était très grisant. Mais le retour a été très difficile. Je n’ai pas dormi pendant cinq ans, j’avais de la difficulté à me concentrer. J’ai mis des années à comprendre ce qui m’arrivait jusqu’à ce qu’on me diagnostique un choc post-traumatique. J’ai dû prendre ma retraite prématurément.

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