Les périls du pont aérien de Kaboul, racontés par des pilotes

Au sol, «cela ressemble à une fourmilière de gros avions, mais bien organisée», explique le commandant Stephen. En douze heures, dans la nuit de lundi à mardi, 15 avions militaires américains et 34 d’autres pays ont évacué près de 11 000 personnes.
Photo: Wakil Kohsar Agence France-Presse Au sol, «cela ressemble à une fourmilière de gros avions, mais bien organisée», explique le commandant Stephen. En douze heures, dans la nuit de lundi à mardi, 15 avions militaires américains et 34 d’autres pays ont évacué près de 11 000 personnes.

Des conditions d’approche sommaires et potentiellement dangereuses, une organisation millimétrée au sol malgré le chaos alentour, à bord des passagers exténués et entassés : plusieurs pilotes ont raconté leur participation à l’évacuation d’Afghans et de ressortissants étrangers depuis l’aéroport de Kaboul.

« J’ai effectué quelques vols hors de l’ordinaire, mais celui-là était exigeant et sacrément long », résume le « commandant MM », pilote d’un A319 de l’Armée de l’air tchèque, qui a évacué mercredi 62 personnes.

Une ville tombée aux mains des talibans, un aéroport situé à 1800 mètres d’altitude, encaissé dans une plaine ceinte de montagnes, un intense trafic aérien malgré des systèmes d’aide à la navigation absents… « C’était une expérience », relate-t-il sur le site du ministère tchèque de la Défense.

« Nous devions garder nos distances en l’air et atterrir l’un derrière l’autre. Nous cherchions des fréquences pour communiquer les uns avec les autres », raconte-t-il.

Le contrôle aérien mis en place dans l’urgence était à peine audible et les décisions laissées à la responsabilité de l’équipage, les contrôleurs se contentant, selon lui, de donner des informations, chacune ponctuée d’un « à vos risques et périls ».

Pour le roulage et le décollage de l’unique piste de l’aéroport, le pilote tchèque suivait les indications du TCAS, le système d’alerte anticollision embarqué, « tout comme les autres ». « On pouvait voir la distance entre nous sur le moniteur du TCAS et c’était, outre les communications directes entre équipages, la principale façon de se coordonner », explique-t-il, évoquant une situation « vraiment compliquée ».

Les Américains, qui ont déployé 5800 hommes sur le site de l’aéroport, « effectuent tout le contrôle aérien, le contrôle au sol, le contrôle de la tour et le contrôle d’approche », selon le commandant Stephen (seul son prénom peut être cité), commandant de bord d’un A400M français.

« Avec un avion comme cela, on est très assisté par notre système, mais on finit par atterrir à vue », confie-t-il à l’AFP sur la base française 104 d’Al-Dhafra aux Émirats arabes unis, point d’étape pour les évacuations menées par la France. « Le fait que le système nous aide beaucoup nous permet de nous concentrer sur l’extérieur, de surveiller la menace », détaille-t-il.

« Fourmilière bien organisée »

Pour parer un éventuel tir de missile, l’A400M peut notamment larguer des leurres infrarouges, émettant une intense chaleur, pour tromper le projectile, comme le montre une vidéo d’un appareil français décollant de Kaboul diffusée sur les réseaux sociaux. Non loin de la piste, l’avion pique vers le sol afin de « nous soustraire de la menace pendant notre approche », explique-t-il.

 
58 700
C’est le nombre de personnes qui ont été évacuées par avion depuis le 14 août, selon le Pentagone, soit davantage que lors du pont aérien mis en place lors de la chute de Saigon en 1975.

Les rotations d’avions sont « réglées comme du papier à musique », selon le commandant Stephen. « Il y a un tel trafic de toutes les nations que, si ce n’était pas organisé, ce ne serait pas possible. » Les pilotes doivent notamment « absolument » respecter les créneaux imposés : « une demi-heure entre le poser et le décollage ».

Au sol, « cela ressemble à une fourmilière de gros avions, mais bien organisée ». En douze heures, dans la nuit de lundi à mardi, 15 avions militaires américains et 34 d’autres pays ont évacué près de 11 000 personnes.

La chute de Kaboul aux mains des talibans le 15 août a précipité des milliers de personnes à l’aéroport Hamid Karzaï, seule porte de sortie du pays.

Lorsqu’il s’y est posé ce matin-là, tout était pourtant normal, se rappelle Maqsoud Barajni, pilote de la Pakistan International Airlines (PIA). Puis, « j’ai remarqué qu’il y avait une panique à l’extérieur, que la situation était anormale. De plus en plus de personnes se précipitaient à l’intérieur de l’aéroport et on entendait des coups de feu ».

On lui annonce alors que les vols commerciaux sont suspendus, qu’il n’a donc pas l’autorisation de décoller. « La sécurité de l’avion et des passagers était l’objectif principal […], nous avons décidé de décoller quoi qu’il arrive », raconte à l’AFP le pilote d’A320. Malgré l’absence de contrôle aérien. « Après avoir observé la situation pendant une heure, j’ai finalement décollé. La visibilité était bonne, ce qui m’a permis d’éviter le trafic militaire ». C’était, pense-t-il, le dernier avion commercial à décoller.

« Savoir rester froid »

Juste avant lui, son collègue Uzair Khan, pilote de B777 chez PIA, a dû également lui-même « gérer la situation », avec des passagers en proie à une panique « qui affectait aussi l’équipage ». « La plupart étaient membres du cabinet du président [Ashraf] Ghani ou de son gouvernement. Ils fuyaient le pays avec leur famille et nous poussaient à décoller le plus vite possible », affirme-t-il à l’AFP. « Ils étaient prêts à quitter l’Afghanistan à n’importe quel prix. »

Depuis, les Afghans continuent de se presser aux portes de l’aéroport, espérant monter à bord d’un appareil. Pour ceux qui y parviennent, ils se retrouvent souvent entassés. Des photos de la soute d’un C-17 britannique diffusées par la Royal Air Force montrent des personnes assises sur le plancher jambes croisées par rang de sept ou de huit, une unique sangle traversant l’habitacle à laquelle s’accrocher.

Pour le colonel français Yannick Desbois, commandant de la base 104, « il faut savoir rester froid, analyser techniquement les performances de l’avion et n’embarquer que les gens qu’on peut embarquer pour ne pas aller trop loin ». Un A400M français compte normalement 110 places assises, mais « là, ils en ont embarqué jusqu’à 235. Les gens sont assis par terre, dans des conditions de sécurité », explique-t-il.

Les C-17 américains sont conçus pour embarquer jusqu’à 400 passagers assis au sol, mais l’un d’eux, aux premières heures du pont aérien, en a embarqué 829.

Selon le colonel Desbois, « c’est surtout une question de poids », et nombre d’enfants ont été évacués. Avec parfois de belles histoires : une Afghane a accouché samedi d’une petite fille dans la soute d’un C-17 qui venait d’atterrir sur la base américaine de Ramstein, en Allemagne. À bord, « les gens sont fatigués. La pression retombe […]. En général, eux dorment et nous, on travaille », relate le commandant Stephen.

Plus de 58 700 personnes ont été évacuées par avion depuis le 14 août, selon le Pentagone, soit davantage que lors du pont aérien mis en place lors de la chute de Saigon en 1975.

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