Évacuations compliquées et exactions redoutées en Afghanistan

Selon un rapport de l’ONU, les talibans possèdent des «listes prioritaires» de personnes qu’ils veulent arrêter.
Photo: Rahmat Gull Associated Press Selon un rapport de l’ONU, les talibans possèdent des «listes prioritaires» de personnes qu’ils veulent arrêter.

La crainte que les talibans trahissent leur promesse de gracier leurs opposants continuait de grandir vendredi. Des dizaines de milliers d’entre eux cherchaient toujours désespérément à fuir l’Afghanistan par l’aéroport de Kaboul, s’en remettant à un pont aérien « difficile » dont le président américain, Joe Biden, a reconnu ne pouvoir garantir « l’issue ».

Depuis lundi, au lendemain de la prise de Kaboul par les insurgés, des dizaines de milliers d’Afghans se sont précipités à l’aéroport de la capitale pour fuir leur pays. Un gigantesque pont aérien impliquant de nombreux pays, notamment occidentaux, a été mis en place, évacuant des milliers de personnes. Les États-Unis à eux seuls prévoient de faire partir 30 000 personnes.

Les troupes américaines déployées pour coordonner les évacuations sont brièvement sorties de l’aéroport pour récupérer 169 personnes qui se trouvaient non loin en ville, a indiqué vendredi le Pentagone. Mais de nombreux Afghans sont demeurés coincés entre les postes de contrôle talibans et les barbelés posés par l’armée américaine, dans l’attente désespérée d’un vol. Et entrer dans l’aéroport devient « un défi de plus en plus épineux », a déploré vendredi le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, appelant, comme le G7 et l’ONU, les talibans à laisser partir ceux qui le veulent.

Les évacuations de civils ont été suspendues plusieurs heures vendredi à cause de la saturation des bases américaines dans le Golfe, notamment au Qatar, où se trouvent des milliers de réfugiés, selon le Pentagone. Des témoignages d’Afghans évacués vers le Qatar ont fait état de centaines de personnes dormant à même le sol dans des hangars à avions pendant plus de trois nuits d’affilée, dans une chaleur suffocante et avec un accès très limité à des toilettes ou des douches.

Le président Biden, très critiqué pour le départ précipité de ses troupes d’Afghanistan, a reconnu vendredi, dans sa seconde allocution télévisée en quelques jours, ne pas pouvoir garantir « l’issue » de cette opération d’évacuation parmi les « plus difficiles de l’histoire ». Selon lui, les États-Unis ont fait partir plus de 13 000 personnes d’Afghanistan depuis le 14 août. Il a jugé que ce retrait chaotique n’affectait cependant pas la « crédibilité » des États-Unis.

Chasse aux opposants

Les talibans essaient toujours de convaincre qu’ils ne cherchent pas à se venger de leurs anciens ennemis, promettant de « nombreuses différences » par rapport à leur précédent règne, entre 1996 et 2001, quand ils avaient imposé une version ultrarigoriste de la loi islamique empêchant les femmes de travailler ou d’étudier et punissant de sanglants châtiments les voleurs et les meurtriers.

Par contre, selon un rapport d’un groupe d’experts travaillant pour l’ONU, les insurgés possèdent des « listes prioritaires » d’Afghans recherchés, les plus menacés étant les gradés de l’armée, de la police et du renseignement.

Le rapport indique que les talibans effectuent des « visites ciblées » chez les personnes recherchées et leurs familles. Leurs points de contrôle filtrent aussi les Afghans dans les grandes villes et ceux souhaitant accéder à l’aéroport de Kaboul. « Nous nous attendons à ce que les individus ayant travaillé pour les forces américaines et de l’OTAN et leurs alliés, ainsi que les membres de leurs familles, soient menacés de tortures et d’exécutions », a précisé Christian Nellemann, directeur du groupe d’experts.

Les talibans ont dit vouloir établir de « bonnes relations diplomatiques » avec tous les pays, mais ont prévenu qu’ils ne feraient aucun compromis sur leurs principes religieux. Vendredi, ils ont demandé aux imams de prêcher l’unité et d’appeler les personnes éduquées à ne pas fuir, lors de la prière du jour, la première depuis leur accession au pouvoir.

Résistance et négociations

Quelques signes isolés de résistance continuent d’être signalés. Des villageois armés ont repris vendredi aux islamistes trois districts de la province de Baghlan, selon des médias locaux.

Ahmad Massoud, dont le père, le commandant Ahmed Shah Massoud — assassiné le 9 septembre 2001 par al-Qaïda —, était le plus célèbre adversaire des talibans et des Soviétiques, a appelé jeudi, avec l’ancien vice-président Amrullah Saleh, à la résistance, depuis sa vallée du Panchir au nord-est de Kaboul, la dernière région à ne pas être contrôlée par les talibans.

Les experts jugent l’aventure incertaine, peut-être seulement une annonce destinée à peser sur d’éventuelles négociations avec les talibans. L’ancien vice-président Abdullah Abdullah a publié vendredi sur Facebook des photos le montrant avec l’ex-président Hamid Karzaï (2001-2014) en discussion avec des notables du Panchir, quelques jours après que le duo eut rencontré des leaders talibans.

Le Canada accélère l’accueil des réfugiés afghans

Ottawa va accélérer le processus d’évacuation et d’accueil des familles d’interprètes et des autres personnes qui ont contribué à la mission canadienne en Afghanistan, a annoncé le ministre de l’Immigration, Marco Mendicino. Ce dernier a affirmé que son ministère allait ajouter des ressources pour faciliter l’accueil de réfugiés afghans. Il a ajouté que le gouvernement n’allait pas exiger un passeport ou un test négatif à la COVID-19 des passagers afghans et qu’un pays tiers sécuritaire allait s’occuper de leur évaluation biométrique. Le plus grand obstacle demeure les points de contrôle des talibans que les Afghans doivent traverser pour atteindre l’aéroport de Kaboul, selon M. Mendicino. Le ministère de la Défense nationale a annoncé cette semaine que deux avions de transport C 17 avaient été déployés pour effectuer des vols réguliers vers et à partir de Kaboul. Environ 1000 réfugiés afghans sont déjà arrivés au Canada, selon le ministre.

 

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