Le Liban endeuillé et en mal d’espoir après l’explosion d’une citerne d’essence

Un manifestant antigouvernemental utilise le drapeau national libanais pour essuyer ses larmes lors d’une manifestation devant la résidence du premier ministre libanais désigné Najib Mikati à Beyrouth. Des manifestants se sont rassemblés dans les rues de Beyrouth un jour après le meurtre de 28 personnes en raison d’une explosion d’entrepôt où le carburant était illégalement stocké.
Photo: Hassan Ammar Associated Press Un manifestant antigouvernemental utilise le drapeau national libanais pour essuyer ses larmes lors d’une manifestation devant la résidence du premier ministre libanais désigné Najib Mikati à Beyrouth. Des manifestants se sont rassemblés dans les rues de Beyrouth un jour après le meurtre de 28 personnes en raison d’une explosion d’entrepôt où le carburant était illégalement stocké.

En plein naufrage économique, le Liban observait lundi un deuil national après la mort de 28 personnes, brûlées vives dans l’explosion d’une citerne d’essence alors qu’elles cherchaient à se procurer désespérément du carburant.

La tragédie, qui a frappé dans la nuit de samedi à dimanche la région du Akkar, dans le nord du Liban, vient illustrer l’ampleur de l’effondrement économique dans un pays où le quotidien est assombri par une multitude de pénuries, d’essence, d’électricité et même de pain.

Le drame met aussi en lumière les manquements d’une classe politique fustigée pour sa corruption et son incompétence, accusée d’être coupée des réalités, incapable de lancer des réformes pour enrayer la crise, et ce, malgré les injonctions répétées de la communauté internationale et les menaces de sanctions brandies par la France et l’Union européenne.

L’explosion au Akkar, une des régions les plus pauvres du pays, a fait 28 morts et près de 80 blessés, mettant sous pression un secteur hospitalier déjà à bout de souffle, privé de médicaments et d’électricité.

Alors que des tests ADN sont en cours, le bilan des victimes pourrait être revu à la hausse, les équipes devant s’occuper de sacs mortuaires contenant plusieurs morceaux de corps, a indiqué lundi à l’AFP un responsable du ministère de la Santé.

Dans un hôpital de Tripoli, grande métropole du nord, Iqaz Sakr, 23 ans, pleure en détaillant les brûlures de son mari Adnan, 30 ans, et de son frère Abdel Rahmane, 20 ans, gravement blessés.

« On espère qu’ils seront envoyés à l’étranger pour être soignés, lance-t-elle. Mon frère voulait de l’essence pour aller chercher du fourrage pour ses moutons. Mon mari en avait besoin pour [travailler] et nous faire vivre, ma fille et moi. »

Dimanche, dans plusieurs hôpitaux, des correspondants de l’AFP ont vu des dépouilles enveloppées dans des linceuls blancs, tandis que résonnaient dans les couloirs les hurlements de douleur des familles. Des blessés ont aussi été évacués vers des hôpitaux en Turquie et au Koweït.

« Corruption meurtrière »

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a annoncé l’envoi, dans les prochaines heures, de médicaments et de fournitures médicales pour soigner jusqu’à 3000 patients, mais aussi 250 malades souffrant de brûlures.

La tragédie de dimanche est venue raviver celle du port de Beyrouth. Le 4 août 2020, l’explosion de plusieurs tonnes de nitrate d’ammonium avait fait plus de 200 morts et ravagé une partie de la capitale.

Au Akkar, une enquête a été ouverte pour déterminer les circonstances de l’explosion, survenant dans un contexte de pénurie de carburant.

Le réservoir d’essence, vraisemblablement stocké par son propriétaire à des fins spéculatives, avait été « confisqué » par l’armée pour que l’essence soit distribuée aux citoyens.

L’explosion aurait eu lieu après des bagarres entre des habitants qui cherchaient à se procurer de l’essence, selon l’Agence nationale d’information. « Un massacre s’est produit à cause d’une crise économique provoquée par lacorruption qui mine le pays depuis des années », résume Sahar Mandour, chercheuse à Amnesty International. « C’est une corruption meurtrière, visible à l’œil nu », peste-t-elle.

Plongé dans le noir

Depuis l’automne 2019, le Liban traverse l’une des pires crises économiques au monde depuis le milieu du XIXe siècle, selon la Banque mondiale. Avec une inflation galopante et des licenciements massifs, aujourd’hui 78 % de la population libanaise vit sous le seuil de pauvreté, selon l’ONU.

À court de devises étrangères, la Banque centrale a récemment annoncé qu’elle ne financerait plus les subventions sur les carburants. Les stations essence ont alors fermé dans l’attente d’une hausse des prix et l’armée a lancé des inspections pour les contraindre à rouvrir.

Lundi encore, l’armée a annoncé avoir saisi plusieurs centaines de tonnes et de litres de mazout à travers le pays, assurant que le carburant serait redistribué à des générateurs de quartier, des hôpitaux ou des boulangeries.

Privées de carburant, les centrales électriques ne fonctionnent plus et le courant est coupé jusqu’à 22 heures quotidiennement. Les maisons restent plongées dans le noir de longues heures, car en l’absence de mazout, les générateurs de quartier rationnent aussi les foyers.

La formation du nouveau gouvernement, crucial en théorie pour lancer des réformes, piétine. Le premier ministre désigné, Najib Mikati, a rencontré lundi le président Michel Aoun, mais d’autres entretiens sont attendus cette semaine.

Coincé dans une interminable file d’attente devant une station-service de Beyrouth, Mohamed ne voit aucune lumière au bout du tunnel. « Il faut quitter le Liban », indique-t-il à l’AFP lundi. « J’ai déjà entamé les préparatifs. Que Dieu aide ceux qui vont rester ici », lâche cet ingénieur trentenaire, père de deux enfants.

Sa famille paye des sommes colossales pour faire fonctionner le générateur qui alimente le concentrateur d’oxygène de sa grand-mère, pour qu’elle « ne meure pas ». « Il n’y a pas d’espoir », ajoute-t-il.

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