Les talibans «en position de force»

Dimanche, des hommes armés ont envahi Kunduz, une ville stratégique située au nord de l’Afghanistan.
Photo: Abdullah Sahil Associated Press Dimanche, des hommes armés ont envahi Kunduz, une ville stratégique située au nord de l’Afghanistan.

Dans la foulée de l’avancée des talibans en Afghanistan après l’annonce du retrait des troupes des forces étrangères, les États-Unis et l’Occident ont « échoué à imposer la démocratie, la république et la paix », estime un expert, alors que des combattants se sont emparés de trois capitales provinciales dimanche.

« Ce n’est pas une surprise », laisse tomber au Devoir Karim Pakzad, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques, qui a enseigné à l’Université de Kaboul. « Les talibans se sentent en position de force à cause du désengagement américain. Et l’accord de paix signé entre les deux est venu reconnaître la légitimité des talibans », analyse-t-il.

Dans un récent coup de force, les talibans se sont emparés de cinq capitales provinciales en trois jours. Dimanche, des hommes armés ont envahi Kunduz, une ville stratégique située au nord du pays. « C’est une ville importante, entre autres au niveau commercial. La perdre est une mauvaise nouvelle pour les
forces de sécurité afghanes », souligne Nipa Banerjee, qui a travaillé en Afghanistan entre 2003 et 2007 à l’ambassade du Canada.

Les talibans contrôlent maintenant 5 des 34 capitales provinciales afghanes. Après s’être emparés de vastes territoires ruraux, les combattants concentrent leurs efforts depuis début août sur les centres urbains, encerclant plusieurs capitales provinciales. Le gouvernement afghan a, pour l’instant, de la difficulté à faire face à ces assauts. « Les talibans avancent parfois même sans affrontements », souligne Karim Pakzad.

Mais selon lui, cela prendra un certain temps avant que la capitale du pays ne tombe entre leurs mains. « Je ne pense pas que Kaboul tombera rapidement. Je pense que les talibans vont renforcer leur mainmise sur quelques provinces pour avoir une supériorité dans des négociations », estime-t-il.

Les talibans ont dirigé l’Afghanistan de 1996 à 2001, imposant leur version ultra-rigoriste de la loi islamique, avant d’être chassés par une coalition internationale menée par les États-Unis. Les troupes ont commencé à quitter le pays en mai et la totalité des forces américaines seront parties le 31 août. Nipa Banerjee estime que, après vingt ans, la campagne américaine n’est pas un succès.

Je ne pense pas que Kaboul tombera rapidement

 

« Au départ, les choses semblaient bien aller », affirme-t-elle. La stratégie pour contrer l’insurrection mettait de l’avant que la solution ne devait pas être militaire mais politique. « Pour que la solution politique fonctionne, il faut gagner le cœur et l’esprit du peuple afghan, en faveur de leur gouvernement. Mais cela n’a pas été un succès », tranche-t-elle. Selon elle, l’échec est politique et militaire. « Aucun entraînement militaire n’a donné le résultat escompté », écrit-elle.

Karim Pakzad abonde. « Les talibans n’ont aucun problème à recruter des combattants aujourd’hui, en Afghanistan ou au Pakistan », explique-t-il. « Ils ont été éduqués avec un esprit religieux, très rétrograde, dans des écoles financées par l’Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis. Ils ne sont pas démocrates », analyse-t-il.

Incertitude pour des Afghans

Face à la situation qui se dégrade et à l’appel à l’aide d’Afghans qui craignent pour leur vie, le Canada a décidé de rapatrier des réfugiés qui ont soutenu la mission militaire et diplomatique canadienne dans le pays. Un premier avion a atterri à Toronto il y a quelques jours et d’autres devraient arriver dans les prochaines semaines.

D’autres qui ont fui l’Afghanistan sont, quant à eux, dans l’incertitude et affirment être exclus. Dans un message consulté par Le Devoir, une Afghane ayant travaillé quelques années pour le gouvernement canadien et qui a demandé l’anonymat pour ne pas nuire à son dossier dit avoir été « menacée à plusieurs reprises parce que je travaillais avec le bureau d’un pays étranger ». Cela l’a incitée à démissionner.

« Plus tard, j’ai travaillé dans une autre province, mais parce que c’était pour des étrangers, ma vie et celle de ma famille étaient en sérieux danger », poursuit-elle. Elle a donc pris la décision de quitter le pays. Le programme du gouvernement s’applique toutefois uniquement à ceux qui vivent en Afghanistan. « Si le gouvernement canadien ne nous aide pas, nous devrons retourner en Afghanistan et, comme d’autres qui ont été victimes de la guerre, nous pourrions nous aussi en subir les conséquences », dit-elle.

Le programme mis sur pied par Ottawa touche les Afghans qui ont participé à la mission des Forces armées canadiennes, ainsi que leurs conjoints et leurs enfants. Cela comprend notamment des interprètes, des cuisiniers, des chauffeurs, des préposés à l’entretien, des travailleurs de la construction, des agents de sécurité et des membres du personnel de l’ambassade canadienne. Des Afghans qui ont aidé des journalistes canadiens à faire des reportages peuvent également être acceptés.

Mais selon Nipa Banerjee, il faudrait étendre le programme à ceux qui ont travaillé avec le gouvernement à l’implantation d’initiatives civiles. « Ma plus grande inquiétude est la sécurité des gens, ils sont désespérés », lance-t-elle. « C’est le devoir du gouvernement canadien de prendre des actions pour évacuer les Afghans qui ont aidé le Canada à implanter ses programmes de développement ».

Presque tout est perdu de toute façon, laisse-t-elle tomber. « Quand je vois des images, il ne reste absolument rien. Les écoles ont été fermées, certaines brûlées, depuis très longtemps », souligne-t-elle.

 

Avec l’Agence France-Presse

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