L’Algérie en quête d’un nouveau cycle politique

Cette semaine, dans les pages du magazine français «Le Point», le président algérien a affirmé ne plus croire en l’existence du Hirak et à dénoncé un mouvement qui a perdu sa raison d’être, selon lui, pour appeler désormais à la violence.
Photo: Ryad Kramdi Agence France-Presse Cette semaine, dans les pages du magazine français «Le Point», le président algérien a affirmé ne plus croire en l’existence du Hirak et à dénoncé un mouvement qui a perdu sa raison d’être, selon lui, pour appeler désormais à la violence.

Le changement de trajectoire est radical. Vendredi, la journée des manifestations hebdomadaires en Algérie, qui canalise depuis février 2019 un appel sans précédent à la démocratisation du pays et à la fin du régime militaire, a été placée pour une rare fois sous le signe d’une tout autre revendication. Elle est devenue la « journée de solidarité avec les détenus d’opinion », dont le nombre dans ce pays d’Afrique du Nord, depuis quelques semaines, n’arrête pas de grimper.

« L’escalade de la répression continue à cibler le Hirak [nom donné au mouvement populaire et prodémocratie] et toutes les voix de l’opposition en Algérie », a résumé sur Twitter en matinée Said Salhi, vice-président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’Homme (LADDH). Quelque 214 personnes peuvent revendiquer ce triste qualificatif de prisonnier politique dans les geôles algériennes à ce jour, dont une soixantaine qui a été incarcérée après avoir pris part aux marches du Hirak la semaine dernière.

Vendredi, le régime a renforcé ses mesures de contrôle des déplacements dans les grandes villes du pays, comme il l’a fait depuis plusieurs semaines déjà. La tactique vise à empêcher la formation de manifestation dans les rues, et surtout à neutraliser les voix de la dissidence à quelques jours des élections législatives anticipées — et contestées par le Hirak — qui doivent se tenir le 12 juin prochain.

« La répression en cours ne doit pas nous surprendre, laisse tomber à l’autre bout de la vidéoconférence la sociologue américaine d’origine algérienne Marnia Lazreg, qui enseigne à la City University de New York. Nous sommes devant un régime autoritaire affaibli qui compte sur le prochain scrutin pour se trouver une nouvelle légitimité. Mais il sait aussi que le scénario des deux derniers scrutins pourrait se reproduire et espère ainsi, en matant le mouvement, éviter cette répétition. »

En décembre 2019, l’actuel président, Abdelmadjid Tebboune, a été élu alors que plus de 60 % de la population ne s’est pas présentée devant les urnes. Un an plus tard, le référendum sur la réforme de la Constitution du pays a été boycotté par plus de 76 % des électeurs, le taux de participation le plus bas dans l’histoire électorale du pays.

Dans les deux cas, le Hirak avait appelé à rejeter des scrutins ne répondant pas à leurs aspirations. Depuis plus de deux ans, le peuple algérien condamne en effet chaque semaine le cadre constitutionnel en place et exige avant toute chose la construction d’une Algérie nouvelle, fondée sur un régime démocratique, l’indépendance de la justice, la liberté de presse, la fin du pouvoir militaire et l’ouverture sur le monde. Entre autres.

Essouffler le mouvement

Pour l’historien Rabah Aissaoui, spécialiste de l’Algérie, les attaques du régime contre le Hirak interviennent à un moment où le mouvement serait en train de s’essouffler, après plus de deux ans de revendication sans leadership réel. La pandémie de COVID-19 a aussi altéré sa course en raison des contraintes liées aux rassemblements.

« L’avenir et la cohésion du Hirak sont remis en question depuis longtemps en raison de l’absence de leader qui le caractérise, dit ce professeur à la University of Leicester, joint cette semaine au Royaume-Uni par Le Devoir. La tolérance face à ce mouvement, aux intérêts variés et diffus, a assez duré pour le régime. En mettant de la pression dessus et en ciblant les activistes les plus visibles, il cherche ainsi à accélérer sa disparition et ainsi à tourner la page, pour passer à une autre étape de la transition en cours. »

Les signes de durcissement sont évidents et parfois spectaculaires. La semaine dernière, 2000 citoyens ont été interpellés par la police pour avoir pris part aux marches du vendredi. Cette semaine, la journaliste politique à la station de radio privée Kenza Khatto, a été condamnée à trois ans de prison avec sursis après avoir couvert les marches du 14 mai. La justice algérienne l’accusait, de manière cryptique et opportuniste, d’« outrage à corps constitué ».

Quelques jours plus tôt, le juge algérien proche du Hirak, Saadedine Merzoug a été radié du corps des magistrats du pays, en raison de ses prises de position pour le mouvement pro démocratie, confirmant ainsi que l’indépendance de la justice tout comme la liberté de parole exigées par la rue depuis 2019, sont encore loin d’être acquises.

Une transition nécessaire

« Le mouvement a eu un poids sur la direction du pays en délogeant l’ex-président Abdelaziz Bouteflika, en bloquant les élections de juillet 2019, en entraînant l’arrestation de figures symboliques du régime de corruption des dernières décennies, dit Mme Lazreg. Il a aussi fait découvrir aux Algériens qu’ils étaient un peuple uni. Mais sa nature a depuis changé. Désormais, il y a beaucoup de tendances qui s’expriment à travers lui, des objectifs personnels et partisans éloignés des principes universels du départ et que le régime craint. »

Cette semaine, dans les pages du magazine français Le Point, le président algérien a éclairé cette crainte en affirmant ne plus croire en l’existence du Hirak et en dénonçant un mouvement qui a perdu sa raison d’être, selon lui, pour appeler désormais à la violence. « Aujourd’hui, dans ce qui reste du Hirak, on trouve de tout, a-t-il dit. Il y en a qui crient “État islamique !” et d’autres qui scandent “pas d’islam !”. Les manifestants expriment peut-être une colère, mais ce n’est pas le Hirak originel. C’est très hétéroclite. »

Dans cette diversité, le régime affirme avoir identifié d’ailleurs des mouvances terroristes qui raniment forcément les mauvais souvenirs de la décennie noire dans ce pays. Les transformations du Hirak donneraient aussi du carburant à des courants sécessionnistes au sein de l’Algérie, comme le Mouvement d’autodétermination de la Kabylie (MAK) et à des influences étrangères qui effraient le pays depuis son indépendance en 1962.

Le discours ambigu, qui reconnaît un mouvement tout en cherchant à l’éradiquer, chercherait à forcer l’institutionnalisation des revendications du peuple, estime Rabah Aissaoui, pour les faire entrer dans un nouveau cycle politique. « Les autorités ont du mal à intégrer ce mouvement dans une narration acceptable pour les gens au pouvoir, dit-il. Et c’est sans doute un des objectifs du régime que de chercher maintenant à contraindre le Hirak pour laisser aux politiciens le soin de prendre en charge la suite des choses et d’articuler un discours portant la voix du peuple. »

Le pari est risqué, même si le président Tebboune répète régulièrement que cinq de ses ministres sont actuellement issus du Hirak. Pour preuve, les législatives qui se tiennent dans plus d’une semaine ne semblent pas avoir déchaîné les passions au sein de l’opposition qui a décidé dans l’ensemble de ne pas faire campagne. Les manifestants considèrent toujours ce scrutin comme étant illégitime, laissant présager une participation à l’image de celles des autres jalons électoraux qui ont accompagné l’avancée du mouvement populaire.

« Il est prématuré de prédire la fin du Hirak, assure Rabah Aissaoui. Quand l’Algérie se présente comme un pays qui s’ouvre, il y a toujours un blocage induit par le régime en place. Mais ce mouvement est porté par une jeunesse qui, pour le moment, n’a pas vu apparaître les changements qu’elle réclame dans sa vie quotidienne et qui n’est pas prête à abandonner son combat. Tebboune le sait, et cherche surtout à gagner du temps. »

Un temps qui nourrit une instabilité dont il est encore impossible de prévoir si elle va être porteuse de danger ou d’espoir, selon lui.



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