Benjamin Nétanyahou s’est-il immunisé contre la défaite électorale?

À la veille du prochain scrutin, Benjamin Nétanyahou multiplie les coups de clairon parlant d’une «sortie de crise» sanitaire et allant jusqu’à affirmer que la pandémie est désormais «derrière».
Photo: Jack Guez Agence France-Presse À la veille du prochain scrutin, Benjamin Nétanyahou multiplie les coups de clairon parlant d’une «sortie de crise» sanitaire et allant jusqu’à affirmer que la pandémie est désormais «derrière».

À quelques jours des élections législatives en Israël, les quatrièmes en moins de deux ans, le 23 mars, le premier ministre sortant, Benjamin Nétanyahou, souhaite désormais que le succès de la vaccination contre la COVID-19 dans son pays, tout comme le retour progressif à une vie normale, l’immunise contre une défaite.

Mais l’argument de vente pour sa réélection reste fragile. Malgré 57 % de sa population vaccinée — comparativement à 5 % au Canada —, les spécialistes de la Santé publique opposent toujours un discours de prudence aux déclarations plutôt victorieuses du premier ministre.

« Il faut encore garder la tête froide, dit Eyal Leshem, épidémiologiste au Centre médical Sheba de Ramat Gan, dans la banlieue de Tel-Aviv, joint lundi en Israël par Le Devoir. Avec plus de cinq millions de personnes vaccinées, nous assistons à une diminution des décès, des hospitalisations et des cas graves. Mais le niveau de transmission de la maladie est encore très élevé, et nous devons toujours surveiller l’efficacité du vaccin face à des mutations du virus, qui pourraient devenir préoccupantes. »

En effet, 99,5 % des nouvelles contaminations détectées en Israël impliquent désormais le variant britannique de la COVID-19, dont la contagiosité serait entre 67 % et 75 % supérieure à celle de la souche originaire de Wuhan.

Toutefois, à la veille du prochain scrutin, Benjamin Nétanyahou multiplie les coups de clairon parlant d’une « sortie de crise » sanitaire et allant jusqu’à affirmer que la pandémie est désormais « derrière ». Israël « est le premier pays à s’émanciper du coronavirus », a dit le conservateur au début du mois en entrevue au réseau de télévision américain Fox News.

Selon lui, le pays, connu pour être la « nation des start-up », devient désormais la « nation de la vaccination ». « Nous sommes en train de faire école à l’échelle mondiale et nous en sommes très fiers », a-t-il ajouté.

Une entente entre le gouvernement israélien et la compagnie pharmaceutique Pfizer pour faire d’Israël un laboratoire de vaccination grandeur nature a permis l’inoculation de 9,37 millions de doses de vaccin dans ce pays de 9 millions d’habitants. En contrepartie, les données biomédicales collectées durant cette campagne de vaccination sans précédent sont partagées avec l’entreprise.

Au dernier décompte, 4,2 millions d’Israéliens sont désormais doublement vaccinés, soit 46 % de la population, et 57 % au total ont reçu au moins une dose.

Un moment propice

« Benjamin Nétanyahou parle beaucoup de la vaccination, et ce n’est pas étonnant, explique au téléphone, Gideon Rahat, chercheur à l’Israel Democracy Institute et professeur de science politique à l’Université hébraïque de Jérusalem. Les élections arrivent à un bon moment pour lui, et il cherche à se poser désormais en sauveur du pays en temps de crise  espérant que cela va compenser ses actions passées moins glorieuses. »

À 71 ans, l’homme politique fait toujours face à de multiples inculpations pour fraudes, corruption et abus de pouvoir, et ce, pour des gestes commis durant ses 15 années au pouvoir. Il nie en bloc toutes les accusations, parlant d’une « chasse aux sorcières ».

Pis, les divisions politiques en Israël pourraient conduire les prochaines législatives dans une énième impasse. Lors des trois derniers scrutins, le Likoud de M. Nétanyahou a terminé presque à égalité avec le parti centriste « Bleu-Blanc » de l’ancien chef de l’armée Benny Gantz, désormais en chute libre dans les sondages.

L’opposition se divise désormais entre le parti Yesh Atid de Yaïr Lapid, le conservateur Gideon Saar et le représentant de la droite radicale Naftali Bennett, dont la dizaine de sièges qu’il pourrait aller chercher au Parlement le 23 mars risquent de faire un élément clé du prochain gouvernement de coalition.

Le Likoud mène dans les intentions de vote et pourrait décrocher entre 27 et 30 sièges sur les 120 de la Knesset, le Parlement israélien.

 
Photo: Sebastian Scheiner Associated Press La vaccination des Palestiniens qui travaillent en Israël vient à peine de débuter, sous lourde surveillance armée, près de trois mois après le début de la campagne israélienne.

Normalité relative

La campagne électorale se joue dans un climat social transformé par la vaccination. « La vie en Israël est presque “normale” avec l’ouverture de la plupart des écoles, des commerces et le retour d’événements culturels », résume en entrevue le biologiste Shai Ashkenazi de l’Université d’Ariel, dans la colonie israélienne du même nom en Cisjordanie, où la vaccination des Palestiniens a à peine débuté, trois mois après le début de la campagne israélienne. « Dès la semaine prochaine, de nouvelles mesures d’allégement des contraintes sont prévues pour les personnes vaccinées et celles qui se sont rétablies de la maladie, mais les masques et la distance sociale vont toujours être nécessaires. »

Israël s’est doté d’un passeport vaccinal permettant aux personnes vaccinées d’accéder aux hôtels, aux bars, aux restaurants, aux piscines…

À compter de mardi, les vols vont également reprendre entre Israël et le reste du monde. Seules quelques villes étaient reliées à l’État hébreu par voie aérienne jusqu’à maintenant. La limite de 3000 passagers entrants par jour est toutefois toujours imposée.

« La normalité n’est pas la même qu’avant, dit Eyal Leshem, et le retour complet à la vie pré-COVID est encore lointain. Actuellement, 18 000 enfants sont en quarantaine après avoir été en contact avec des personnes infectées. Mon fils de 11 ans est du nombre : il était dans un bus la semaine dernière avec un autre enfant qui a contracté la maladie. »

En effet, 30 % de la population israélienne a moins de 16 ans et n’est pas admissible à la vaccination. Une étude clinique est en cours pour la vaccination des 12-16 ans, mais les données ne seront pas connues avant la fin de l’été.

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