Dix ans plus tard, l’impasse en Syrie en dix raisons

La ville syrienne de Raqqa a été ravagée par la guerre. Contrôlée par des groupes rebelles en 2013, elle est passée la même année entre les mains du groupe armé État Islmaique. Les Forces démocratiques syriennes, appuyées par une coalition internationale, l'ont finalement reprise en 2017, au terme de combats sanglants. La ville a été détruite à 80%.
Photo: Delil Souleiman Agence France-Presse La ville syrienne de Raqqa a été ravagée par la guerre. Contrôlée par des groupes rebelles en 2013, elle est passée la même année entre les mains du groupe armé État Islmaique. Les Forces démocratiques syriennes, appuyées par une coalition internationale, l'ont finalement reprise en 2017, au terme de combats sanglants. La ville a été détruite à 80%.

L’appel à la dignité, à la démocratie et à la liberté a tourné au drame, en mars 2011, en Syrie où le printemps arabe a pris le chemin de la répression sanglante, plongeant le pays dans une interminable guerre civile.

10 ans plus tard, le bilan de cette militarisation du soulèvement populaire est catastrophique, avec un pays en ruine dont l’avenir reste toujours plus incertain. Une impasse qui s’explique en 10 raisons.

1. La Syrie a un gouvernement fantoche

Même s’il a réussi à se maintenir au pouvoir, Bachar al-Assad n’est plus maître de son pays. Empêché de redéployer son contrôle, en raison des conséquences économiques de la guerre, le dictateur l’a ainsi délégué à la Russie, entre autres. Moscou a profité du conflit pour faire son entrée au Moyen-Orient par la Syrie et s’assurer ainsi d’une influence dans la région face aux autres puissances mondiales et régionales.

« Al-Assad est devenu le serviteur de Poutine qui le garde en place uniquement pour justifier sa présence en Syrie, dit Houchang Hassan-Yari, spécialiste du Moyen-Orient au Collège militaire royal du Canada. Al-Assad n’est plus un grand acteur dans son pays, mais plutôt celui qui donne de la légitimité aux autres. »

2. Le tissu social du pays est en lambeau

Même si la vie trouve son chemin entre les ruines, la Syrie fait face à une crise humanitaire insoutenable depuis 10 ans sans espoir d’un renversement prochain de tendance. Plus de la moitié des 22 millions de Syriens vivent désormais en exil, dont plus de 6 millions à l’extérieur du pays. « L’économie est à terre et une grande partie de la population n’accède pas à des produits alimentaires de bases et des médicaments », dit Jeremy Pressman, politicologue à l’Université du Connecticut.

« La situation reste un cauchemar vivant » avec « environ 60 % des Syriens [qui] risquent de souffrir de la faim cette année », a averti mercredi le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, tout en réclamant un plus large accès au pays pour l’aide humanitaire. Ce qui n’est pas le cas en ce moment.

Après avoir conduit plus de 387 000 Syriens dans la mort, le régime en place poursuit sa répression contre des dizaines de milliers d’autres, « détenus arbitrairement, enlevés par le régime, soumis à la torture et à des violences sexuelles », selon un rapport de l’ONU publié au début du mois. Le document évoque aussi la mort de centaines de civils durant leur détention.

3. L’impunité enlise le conflit

Bachar al-Assad a dépassé la ligne rouge tracée par Washington au début du conflit en utilisant des armes chimiques contre sa population civile. Mais en ne réagissant pas, les États-Unis se sont discrédités, ouvrant ainsi la porte au dictateur de faire régner la terreur dans son pays sans crainte de sanctions. Accusés régulièrement de crimes contre l’humanité pour ses attaques contre les civils, les hôpitaux et les travailleurs de la santé durant la guerre civile, les dirigeants restent protégés par ses alliés, la Russie et la Chine, dont le droit de veto bloque toutes procédures devant la Cour pénale internationale.

4. Une opposition affaiblie

Elle n’était déjà pas très forte. 10 ans de guerre civile ont réduit l’opposition à Bachar al-Assad à néant. Malgré les négociations soutenues par l’ONU et quelques puissances étrangères entre les groupes d’opposition, aucune alternative viable au régime du dictateur n’a réussi à trouver son chemin, en raison d’importantes divisions alimentées autant par Damas entre les forces en présence que par les défaites militaires sur le terrain.

« L’opposition est l’une de nos déceptions », résumait cette semaine le militant Mazen Darwiche emprisonné trois ans dans les geôles syriennes tout en fustigeant des opposants qui se comportent, selon lui, comme des « ambassadeurs » défendant « les intérêts » de tel ou tel pays, plutôt que ceux du peuple syrien, a rapporté l’Agence France-Presse.

5. Une reconstruction impossible

Le coût économique de la guerre dépasse les 1000 milliards de dollars, selon les derniers chiffres de la Heritage Foundation, et la Syrie n’a pas cet argent pour préparer sa reconstruction. « C’est l’impasse, dit Houchang Hassan-Yari. La Russie n’a pas d’intérêt à rebâtir le pays, puisque c’est sa destruction qui justifie sa présence. L’Iran, un allié historique du régime d’al-Assad, devrait s’en occuper, mais n’a pas d’argent pour le faire. Et en attendant les pétrodollars iraniens, la misère du peuple syrien ne peut que se poursuivre. »

La présence russe et chinoise en Syrie compromet aussi l’aide en provenance des États-Unis ou de l’Union européenne qui n’ont aucun intérêt à soutenir l’économie d’un pays asservi par Moscou.

6. Des sanctions économiques qui immobilisent

Affaiblie par la guerre, puis par la pandémie, l’économie syrienne l’est aussi par les sanctions économiques, comme celle imposée par le Caesar Syria Civilian Protection Act américain pour affaiblir le régime. Or, en s’attaquant aux finances du dictateur et aux entreprises qui le soutiennent, la mesure a surtout aggravé les conditions de vie des Syriens, estime Elyse Semerdjian, professeure au Whitman College dans l’État de Washington et présidente de la Syrian Studies Association.

« Ces sanctions, conçues stratégiquement contre les membres du régime, ont provoqué une inflation massive dans le pays, dit-elle, rendant la nourriture inabordable pour les gens ordinaires ». La livre syrienne a dégringolé de 7900 % face au dollar américain depuis le début de la guerre. « Ce qui remplissait deux sacs d’épicerie avant ne permet d’acheter qu’une sucette et un paquet de gomme, aujourd’hui ».

L’ONU a condamné le Caesar Act, adopté sous Donald Trump.

Ce qui remplissait deux sacs d’épicerie avant ne permet d’acheter qu’une sucette et un paquet de gomme, aujourd’hui.

 

7. Un territoire incontrôlable

La région d’Idlib, dans le nord-ouest du pays, échappe toujours au contrôle de Damas. Même si l’avenir de ce coin de la Syrie demeure incertain, il garde en vie les braises de la guerre civile avec ses propres institutions pilotées par une coalition de groupes djihadistes, dominés par Hayat Tahrir al-Cham, ex-branche syrienne d’al-Qaïda, et de rebelles armées soutenues par la Turquie.

« La guerre se poursuit dans cette région, de manière limitée, dit Houchang Hassan-Yari. Mais il y a le danger de voir la Turquie accroître son influence dans ce conflit. Recep Tayyip Erdoğan est assez imprévisible pour assurer la continuation de cette guerre pour des années à venir ».

2,9 millions de personnes vivent dans la région d’Idlib, dont un tiers de déplacés par la guerre.

8. Une indifférence généralisée

Après l’indignation des premières années, la guerre syrienne suscite désormais l’indifférence de la communauté internationale dont l’inaction pour mettre fin au conflit est évidente. « Le statu quo semble la solution acceptable pour tout le monde, en ce moment », dit Houchang Hassan-Yari.

L’ONU fait partie des grands perdants de cette guerre en étant incapable d’y mettre un terme. Les membres permanents de son conseil de sécurité n’arrivant pas à s’entendre sur une sortie de crise. « La paix est toujours possible, mais je ne vois pas comment toutes les parties impliquées pourraient arriver à un consensus », dit Jeremy Pressman.

9. L’ambivalence américaine

Même si les États-Unis sont officiellement engagés sur le théâtre des opérations en Syrie, le nouveau gouvernement Biden ne semble pas faire du conflit syrien une de ses priorités, acceptant même que le pays soit désormais entre les mains de la Russie. « Joe Biden a suscité beaucoup d’intérêt en mettant les droits de la personne au cœur de sa politique étrangère, dit Houchang Hassan-Yari, mais en raison des problèmes internes qu’il a à gérer, il n’a désormais plus le temps ni la volonté d’agir pour répondre aux attentes qu’il a lui-même créées ».

Washington a toutefois confirmé sa présence dans le conflit par l’attaque aérienne lancée en février contre une base de miliciens pro-iraniens en Syrie, au 36e jour de l’arrivée de Biden au pouvoir. Un geste qui nourrit l’ambivalence américaine dans ce coin du globe.

10. Un dictateur bien en place

Réclamé avec force par la communauté internationale, le départ de Bachar al-Assad ne fait plus partie de l’équation syrienne depuis plusieurs années déjà. Pis, le dictateur semble toujours bien en place et s’avancerait doucement vers une réélection assurée — au terme d’une élection de façade — l’été prochain.

« Les Russes n’ont pas de remplaçant, ils préfèrent le garder en place », dit Houchang Hassan-Yari.

Même si des signes de dissension sont apparus l’an dernier, par la voix de Rami Makhlouf, cousin du dictateur, le clan al-Assad est loin du précipice et prépare même la suite des choses avec le fils de Bachar, Hafez al-Assad junior, 18 ans au compteur, appelé à poursuivre l’œuvre autoritairede ses aïeux. La famille al-Assad règne sur la Syrie depuis un demi-siècle.