Un incendie dans le port de Beyrouth ravive les traumatismes des Libanais

Les chaînes locales retransmettent en direct les images de pompiers se battant contre les flammes, ces mêmes soldats du feu qui avaient été envoyés à la mort pour circonscrire l'incendie du 4 août qui avait précédé la double explosion.
Photo: Anwar Amro Agence France-Presse Les chaînes locales retransmettent en direct les images de pompiers se battant contre les flammes, ces mêmes soldats du feu qui avaient été envoyés à la mort pour circonscrire l'incendie du 4 août qui avait précédé la double explosion.

Une épaisse fumée noire s’élevait, jeudi en fin de journée, autour du port de Beyrouth et au-dessus des quartiers encore hantés par la puissante déflagration du 4 août, qui a fait plus de 192 morts, 6500 blessés et 300 000 sans abri. Peu après midi, un immense incendie s’est déclenché dans la zone franche, déjà très abîmée. Si son origine reste pour l’heure inconnue, l’armée libanaise a d’abord indiqué que le feu a pris dans un entrepôt de pneus et d’huile de moteur. Dans la soirée, la Croix-Rouge a fait savoir que des colis d’aide alimentaire étaient stockés dans l’entrepôt. « Notre opération humanitaire risque d’être sérieusement perturbée », a affirmé sur Twitter le directeur régional du Comité international de la Croix-Rouge pour le Proche et Moyen-Orient, Fabrizio Carboni.

Cet épisode est venu instantanément raviver le traumatisme d’une ville en deuil qui s’efforce tant bien que mal de se reconstruire, en pleine crise économique. Derrière les fenêtres remplacées de son appartement au dixième étage qui avaient volé en éclat il y a quelques semaines, Michelle, la soixantaine, raconte avoir été « saisie d’effroi » à la vue de la colonne sombre. « Je longeais le port en voiture quand ça a commencé, j’ai été prise d’une panique totale », confie pour sa part Rebecca, la voix encore tremblante. « J’ai pris quelques photos, mais je n’ai pas voulu m’arrêter par crainte que ça explose à nouveau. Je voulais m’éloigner à tout prix, j’ai essayé d’ouvrir la fenêtre, il faisait trop chaud du fait de la quantité de fumée », poursuit la jeune femme rencontrée dans un café de la capitale.

Négligence ou sabotage ?

À côté, deux amis partagent une bouteille de vin blanc, pour « oublier le choc du 4 août ». « J’ai immédiatement fermé mon atelier que je suis toujours en train de retaper. J’ai dit à mes employés de rentrer chez eux », dit Krikor, un styliste, trentenaire. « Étonnamment, j’ai gardé mon calme, peut-être parce que je suis sous Xanax depuis l’explosion », lance avec sarcasme Lina, journaliste. Vissés aux écrans de leurs téléphones, les Beyrouthins suivent, la mine défaite, les chaînes locales qui retransmettent en direct les images de pompiers se battant contre les flammes, ces mêmes soldats du feu qui avaient été envoyés à la mort pour circonscrire l’incendie du 4 août qui avait précédé la double explosion. À 17 h 30, ceux-ci semblent être enfin parvenus à en venir à bout. Sur les réseaux sociaux, les internautes crient leur colère face à cet énième et odieux affront à la population meurtrie. « Vous êtes encore en vie ? On va vous asphyxier », s’indigne une internaute sur Facebook. « Si on ne meurt pas dans une explosion, ce sera d’un cancer avec cette fumée toxique », lance Michelle, une retraitée.

La veille déjà, un feu de moindre importance s’était déclenché au port. Incrédules, beaucoup de personnes interrogées estiment que ce nouveau départ de feu ne peut pas être accidentel. « Personnellement, je m’attends à tout, c’est sans doute une tentative de masquer des preuves », lâche Michelle.

Plus tard dans la journée, le président Michel Aoun a affirmé que l’incendie pourrait avoir été causé par un acte de « sabotage intentionnel », « une erreur technique » ou « une négligence ». « Dans tous les cas, la cause doit être connue le plus rapidement possible et les responsables doivent rendre des comptes », a-t-il dit à l’ouverture d’une réunion du conseil supérieur de la Défense. De sérieux doutes pèsent sur la capacité des autorités libanaises, qui ont refusé toute investigation internationale de l’explosion du mois dernier et auxquelles on ne fait pas confiance pour conduire une enquête transparente.

La ministre démissionnaire de la Justice, Marie-Claude Najm, a exigé cet après-midi l’ouverture immédiate d’une enquête. Une autre rumeur circule sur les réseaux : il s’agirait d’un message politique envoyé aux Américains au lendemain des sanctions prises par Washington contre d’anciens ministres pour leurs liens avec le Hezbollah, la milice libanaise financée par Téhéran. Le port et ses alentours auraient dû être sous haute surveillance. « Une chose est sûre, conclut Lina : c’est toujours la même négligence et inconscience, rien ne semble faire changer nos dirigeants. On essaie de repartir à zéro, mais voilà, ils nous ramènent déjà en arrière. »