Le patron du port de Beyrouth est canadien

Un mois après l’explosion dans le port de Beyrouth, les secouristes continuent de fouiller les décombres, à la recherche de victimes.
Photo: Agence France-Presse Un mois après l’explosion dans le port de Beyrouth, les secouristes continuent de fouiller les décombres, à la recherche de victimes.

Le responsable du port de Beyrouth, arrêté par les autorités libanaises dans la foulée de l’explosion meurtrière du 4 août, a effectué sa formation d’ingénieur au Québec et possède la citoyenneté canadienne.

Chahid Sakhr El Hachem, avocat à la firme Hachem de Beyrouth, qui représente Hassan Koraytem, a confirmé au Devoir que l’accusé détient la citoyenneté canadienne, en plus de la citoyenneté libanaise.

L’ambassade canadienne au Liban a été mise au courant du dossier, sans toutefois qu’une assistance consulaire ait été réclamée, précise M. El Hachem. Affaires mondiales Canada n’a pas voulu commenter le dossier, arguant qu’il s’agit là d’informations confidentielles.

Selon d’autres informations obtenues par Le Devoir, Hassan Koraytem (également orthographié Kraytem) aurait décroché en 1986 un baccalauréat en génie civil de l’Université Laval.

L’Ordre des ingénieurs du Québec confirme que l’accusé a été membre de l’Ordre pendant une période de moins de deux ans comprise entre 1989 et 1991.

« Admis à l’OIQ comme ingénieur junior en août 1989, il est devenu ingénieur de plein titre en mai 1990 », indique l’Ordre, qui n’a pas voulu préciser, pour des enjeux de confidentialité, pour quelle entreprise Hassan Koraytem travaillait à l’époque.

« M. Kraytem n’a fait l’objet d’aucune décision disciplinaire pendant la période où il a été membre de l’OIQ », ajoute l’Ordre.

Directeur général du port de Beyrouth, Hassan Koraytem a été arrêté le 7 août, après un interrogatoire de quatre heures mené par le juge d’instruction Fady Sawan, le procureur chargé d’enquêter sur l’explosion dévastatrice.

L’avocat Chahid Sakhr El Hachem à Beyrouth indique que le dossier se trouve toujours devant le juge d’instruction. « Le procureur général reproche [à Hassan Koraytem] et d’autres d’avoir commis une négligence criminelle causant la mort de plusieurs personnes, c’est-à-dire une insouciance déréglée et téméraire à l’égard de la vie et de la sécurité d’autrui », précise-t-il.

Les comptes bancaires liés directement ou indirectement à Hassan Koraytem au Liban ont été gelés et le secret bancaire relatif à ses avoirs a été levé. La firme d’avocats Hachem n’a pas répondu à notre question visant à savoir si l’accusé détient un compte bancaire au Canada.

L’enquête au Liban a également mené à l’interpellation du directeur général des douanes libanaises, Badri Daher, et de son prédécesseur, Chafic Merhi. En tout, les autorités judiciaires ont déposé des mandats d’arrêt à l’endroit de près d’une cinquantaine de personnes — pour la plupart des employés du port.

Responsabilité

L’enquête doit notamment déterminer dans quelles circonstances les 2750 tonnes de nitrate d’ammonium sont arrivées au port de Beyrouth en 2013 à bord d’un cargo de propriété russe et battant pavillon moldave. Elle doit aussi découvrir qui a permis à cette substance hautement explosive, saisie par les autorités portuaires, d’être stockée sans surveillance dans l’entrepôt numéro 12 pendant six ans aux côtés de feux d’artifice, de kérosène, de diesel et de solvants avant de s’embraser et de tuer 190 personnes, d’en blesser 6500 autres et d’anéantir des quartiers complets de la capitale libanaise. Geste délibéré ou négligence criminelle ? Toutes les hypothèses sont encore sur la table.

Selon des informations dévoilées par le Washington Post lundi, des travaux ont eu lieu dans l’entrepôt numéro 12 dans les jours précédant le drame à la demande de la Sûreté de l’État, et sur ordre du procureur en chef du Liban, Ghassan Oueidat, pour sécuriser l’une des portes de l’entrepôt et boucher un trou dans un mur afin d’éviter que son contenu se fasse dérober. Les trois Syriens ayant effectué les travaux — à l’origine possiblement de l’incendie — sont détenus par la justice.

Une vidéo visionnée par le Washington Post permet d’ailleurs de voir trois pompiers tenter désespérément d’ouvrir les portes de l’entrepôt, en début de soirée le 4 août, afin de combattre l’incendie s’étant déclaré entre ses murs. Les dix pompiers dépêchés sur les lieux pour lutter contre les flammes — malgré le fait que les autorités portuaires connaissaient la nature des substances se trouvant dans l’entrepôt — ont perdu la vie dans les deux explosions qui ont suivi.

Toujours selon le journal américain, le rapport de la Sûreté d’État sur les dangers de l’entrepôt numéro 12, daté du 20 juillet et transmis au président Michel Aoun et à l’ex-premier ministre Hassan Diab, met davantage l’accent sur la crainte d’un vol que sur la sécurité du public. « Cette substance [le nitrate d’ammonium] est dangereuse et est utilisée dans la fabrication d’explosifs, peut-on lire. Si elle venait à être dérobée, le voleur pourrait l’utiliser pour fabriquer des explosifs. »

Dans un pays où la corruption de la classe dirigeante n’est un secret pour personne, certains évoquent la possibilité que les hauts fonctionnaires à la tête du port — lieu où toutes les factions politiques sont actives — aient pu vendre, avant l’explosion, de petites quantités de nitrate d’ammonium.

La vérité un jour connue ?

Selon des informations ayant circulé dans les médias, de hauts responsables politiques et administratifs libanais avaient été informés dès 2014 du stockage inadéquat du nitrate d’ammonium. Encore la veille du drame, Hassan Koraytem remettait au ministre des Travaux publics, Michel Najjar, des documents relatifs au dossier. Et dès le lendemain de l’explosion, le directeur général du port répétait dans les médias qu’il avait envoyé de multiples lettres au fil des ans pour alerter les autorités.

Bien peu de Libanais semblent aujourd’hui convaincus que l’enquête permettra véritablement de faire la lumière sur ce drame, qui a anéanti l’espoir des Beyrouthins au moment même où il fauchait la vie de dizaines de personnes. Les autorités libanaises ont, quant à elles, rejeté l’idée de tenir une enquête internationale.

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