La situation au Liban, «pire que la guerre»

Abdu Barakat a tout perdu lors de l’explosion, mais «grâce à Dieu», ses enfants et sa conjointe s’en sont sortis indemnes, explique-t-il, les mains tremblantes. Lorsque ses fils entendent le moindre claquement, ils se jettent dans ses bras, traumatisés.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Abdu Barakat a tout perdu lors de l’explosion, mais «grâce à Dieu», ses enfants et sa conjointe s’en sont sortis indemnes, explique-t-il, les mains tremblantes. Lorsque ses fils entendent le moindre claquement, ils se jettent dans ses bras, traumatisés.

Pire que pendant la guerre. C’est ce que les Beyrouthins répètent inlassablement pour faire comprendre à quiconque vient de l’extérieur le traumatisme qu’ils ont vécu. « Pendant la guerre, on savait où se cacher. On avait encore de l’argent et de la nourriture. Maintenant, on n’a plus rien », témoigne Maheba Ghossein, au bas d’un immeuble du quartier Achrafieh, dans l’est de Beyrouth.

Partout, les résidents se rassemblent autour des camions offrant de l’aide alimentaire. Ici, ce sont des roulés de pitas accompagnés d’un Pepsi qui sont distribués. Plus loin, ce sont des boîtes complètes remplies de victuailles qui sont tendues aux mains bien trop nombreuses.

Au coin d’une rue, Elias Khadife et deux de ses amis, tous dans la vingtaine, offrent des bouteilles d’eau et des plats préparés aux passants. « Nous n’appartenons à aucune organisation. Nous voulons simplement aider ceux qui n’ont pas d’argent. »

Quelques maisons plus loin, sous les auvents déchirés qui pendent des balcons, Georgette, souffrant de Parkinson, tient fermement son crucifix dans sa main. « J’ai vécu la guerre civile et je vous assure, c’est pire ce qu’on vit en ce moment », murmure-t-elle sous le bruit de la télévision.

De la détresse et de l’insécurité donc, alors que plus de 50 % des Libanais vivent sous le seuil de la pauvreté. Un sombre portrait sur lequel s’ajoute cette destruction à très grande échelle — d’une puissance sidérante, épeurante, mais bien réelle. Des kilomètres et des kilomètres de celle que l’on surnomme la Paris de l’Orient sont à reconstruire, entièrement.

Mercredi, le président Michel Aoun a fait savoir que le coût des dégâts dépassait les 15 milliards de dollars américains.

Pire que la guerre civile et pire que les attentats aussi, assure le Dr Antoine Zoghbi, président de la Croix-Rouge libanaise et chef des urgences de l’Hôtel-Dieu de Beyrouth. « Pendant la guerre ou quand il y avait des attentats, on ne recevait jamais plus qu’une trentaine de blessés à la fois », explique-t-il au Devoir dans l’enceinte de l’hôpital. Le soir du 4 août, après la double explosion dévastatrice, ce sont plutôt plus de 500 blessés qui ont passé le pas de l’Hôtel-Dieu.

« Les gens affluaient par dizaines. Il y a des parents qui portaient leurs enfants le visage ensanglanté dans leurs bras, d’autres qui avaient des morceaux de verre encore dans leurs corps. C’était l’apocalypse, le chaos total », raconte Maya Kallab, une interne en médecine.

Des cris, des pleurs, du sang, beaucoup de sang, partout, et un hôpital qui venait de subir lui aussi le choc de l’explosion. Des vitres brisées. Des plafonds affaissés. Des portes qui ne fermaient plus.

Et cette COVID qui était toujours là avec les difficultés d’approvisionnement en médicaments et en matériel médical qui en sont résultées. « Mais on a fait face quand même, mentionne le Dr Zoghbi. Et la COVID, ce soir-là, on s’en foutait. »

Des blessés ont été placés par terre, sur les bureaux, à l’accueil, n’importe où. De nombreuses personnes ont été soignées, mais 14 personnes ont perdu la vie à l’Hôtel-Dieu lors de cette soirée fatidique.

Des hôpitaux dévastés

Quelques kilomètres plus loin, à l’hôpital Karantina spécialisé dans les soins pédiatriques, le pire a été évité de justesse. La dévastation des lieux est encore saisissante une semaine après le drame. Des morceaux de structure gisent au sol. Des chambres aux murs égayés par des dessins d’arbres et de montgolfières sont éventrées. Des fils électriques pendent des plafonds. Et tout ça, malgré les heures et les heures offertes par les bénévoles pour nettoyer les lieux.

Le soir du drame, tout s’est joué en quelques secondes. « Les couveuses ont été emportées par le souffle, mais elles ne se sont pas fracassées. Grâce à Dieu, aucun bébé n’a été tué ou n’a même été blessé », se réjouit Milaidé Rady, chef du département financier de l’hôpital, en faisant visiter les lieux.

« Il y avait même un bébé de 4 mois qui se faisait opérer, rapporte Marie Khalife, l’infirmière responsable du service pédiatrique. Soudainement, le mur est tombé. Les médecins ont refermé le corps du bébé et il a été transféré d’urgence dans un autre hôpital. » Difficile de ne pas croire au miracle.

À la fin de cette énième journée de ménage, la directrice de l’hôpital Karantina, Karine Sakr, quitte l’établissement complètement épuisée. « L’hôpital est détruit. Il n’est plus fonctionnel. Je ne sais pas quoi dire de plus. »

Un scénario qui s’est malheureusement reproduit en bien d’autres endroits de Beyrouth. En tout, ce sont 500 lits d’hôpitaux qui ont été perdus dans la capitale libanaise à la suite de la double explosion. Mercredi, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a annoncé que 55 structures médicales de Beyrouth ont été évaluées dans les derniers jours. « Nous savons qu’un peu plus de 50 % de ces établissements sont hors service », a déclaré mercredi Richard Brennan, directeur régional des urgences de l’OMS.

Parmi ces établissements figurent trois des principaux hôpitaux de Beyrouth. Et trois autres hôpitaux de la capitale ne fonctionnent plus qu’à capacité réduite.

Et pendant ce temps, plusieurs blessés graves ont encore besoin de soins aigus et le nombre de cas de contamination à la COVID-19 poursuit sa hausse.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

La classe politique libanaise rendra des comptes dès vendredi

Dès vendredi, le parquet au Liban interrogera des ministres et d’ex-ministres au sujet des tonnes de nitrate d’ammonium à l’origine de l’explosion meurtrière et dévastatrice à Beyrouth, imputée par la rue à la négligence et à la corruption de la classe politique.

 

Au-delà de la démission de l’ensemble de la classe politique, une grande partie des Libanais veut surtout que les responsables du drame soient punis. Toute la République était au courant, parfois depuis des mois, voire des années, de la présence d’une telle quantité de produits chimiques et de ses dangers au beau milieu de la capitale, de l’aveu même de certains responsables et selon des sources sécuritaires.

 

« L’interrogatoire va commencer par l’ex-ministre des Travaux publics Ghazi Aridi, avant la convocation la semaine prochaine » de trois autres ministres au moins, dont le ministre démissionnaire des Travaux publics, Michel Najjar, selon une source judiciaire.

 

Dans un pays déjà touché par une dépréciation historique de la livre libanaise, une hyperinflation et des restrictions bancaires draconiennes, la tragédie du 4 août a relancé un soulèvement populaire inédit, lancé en octobre 2019. Ces quatre derniers jours, des heurts se sont produits entre manifestants et forces de l’ordre dans le centre de Beyrouth. C’est dans ce contexte que le Parlement doit se réunir jeudi pour entériner la proclamation de l’État d’urgence à Beyrouth pendant 18 jours renouvelables. Des tractations sont également en cours pour nommer un premier ministre, après la démission de Hassan Diab.

 

Agence France-Presse


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