Les Libanais sont à bout

Une jeune fille joue parmi les décombres dans le quartier Karantina, à Beyrouth. Au cours de son histoire, la capitale libanaise a connu calamité par-dessus calamité. «Combien de fois on va devoir rebâtir nos maisons?», demande le père Paul Mattar.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Une jeune fille joue parmi les décombres dans le quartier Karantina, à Beyrouth. Au cours de son histoire, la capitale libanaise a connu calamité par-dessus calamité. «Combien de fois on va devoir rebâtir nos maisons?», demande le père Paul Mattar.

C’était il y a une semaine, jour pour jour. Une semaine au cours de laquelle tout s’est accéléré — la fronde de la rue, la démission du gouvernement, les émeutes quotidiennes. Mais surtout, une semaine au cours de laquelle le désespoir des Libanais s’est approfondi, presque autant que ce cratère de 43 mètres de profondeur qui a été créé dans le port de Beyrouth sous la force de l’explosion. Aujourd’hui, encore plus qu’hier, de nombreux Libanais veulent quitter le pays. À contrecœur, disent-ils.

« On aime notre pays, mais on n’en peut plus », soupire Hala Youssef rencontrée dans son appartement du quartier Karantina, situé à l’est du port de Beyrouth. Sept jours après que la vie des Libanais a une nouvelle fois basculé, de la vitre est encore éparpillée par terre dans toutes les pièces de son appartement. La tringle d’un grand rideau bleu pend à travers la fenêtre, comme immobilisée par le temps. Seules les icônes sont encore accrochées aux murs. « J’attends que l’armée vienne nous aider à ramasser. »

Tous les jours, le père Paul Mattar leur apporte plats et réconfort. « On espère que notre peuple reste chez nous », glisse-t-il. « Mais combien de fois on va devoir rebâtir nos maisons ? » À l’extérieur, des immeubles entiers sont démolis, d’autres menacent de s’effondrer.

Aux traces de la guerre civile qui marquent encore de nombreux immeubles de la capitale s’ajoutent maintenant ces nouvelles cicatrices, souvenirs indélébiles du terrible choc qui est entré dans presque toutes les maisons de Beyrouth il y a une semaine.

Soirée commémorative

Seulement sept jours ou déjà sept jours ? « Depuis une semaine, tout a changé, mentionne Élias Saade, croisé sur le viaduc qui surplombe le site de l’explosion. Plus rien n’est pareil. »

C’est la goutte de trop, semblent dire tous ceux et celles qui sont réunis là, avec ce spectacle désolant sous leurs yeux pour marquer la première semaine écoulée depuis l’explosion qui a emporté au moins 171 personnes.

« On est en présence d’une catastrophe contre l’humanité, pas juste contre les Libanais », ajoute Élias qui promet de poursuivre la Thawra — la révolution. « On s’en fout du gouvernement qui a démissionné. On en a fait tomber des dizaines de gouvernements dans les dernières décennies. On ne veut plus d’un système politique basé sur la religion, on veut un système basé sur la compétence. »

La main sur le cœur ou encore le poing levé, les centaines de personnes réunies ont entonné l’hymne national libanais. Certains avaient encore un balai ou une pelle à la main, après avoir passé la journée à aider leurs concitoyens dans les quartiers limitrophes du port. D’autres avaient déjà un masque à gaz accroché au cou, signe qu’ils comptaient poursuivre la lutte en soirée.

Un à un, les noms des victimes ont résonné au micro. Avec en toile de fond ces silos éventrés dans lesquels sont parties en fumée les réserves de céréales du pays et cette rage grandissante bien perceptible dans la foule.

« Les gens qui ont essayé de nous tuer — c’est-à-dire tous les politiciens — nous ont déclaré la guerre. Au début la Thawra [qui a débuté en octobre], c’était pour lutter contre la corruption. Mais maintenant, on est dans une guerre », a tonné au Devoir Anwar Zeineddine pendant que la chanson Ya Beirut, devenue l’hymne de la révolution, retentissait en boucle dans les haut-parleurs.

Dans le bruit grandissant, un nom revenait de plus en plus souvent sur les lèvres : celui du Hezbollah. « Je suis venue ici ce soir pour dire non à la présence du Hezbollah au Liban. Le Hezbollah contrôle tout le pays et tous les politiciens. C’est le Hezbollah qui est derrière ce drame et ces meurtres et qui a détruit notre magnifique Beyrouth », s’est emportée Wafa Kays.

« Bien sûr que le Hezbollah est responsable, a mentionné une autre dame qui a préféré taire son identité. Il savait depuis des années que de la matière explosive était entreposée là, comme bien d’autres politiciens aussi d’ailleurs. »

C’est le Hezbollah qui est derrière ce drame et ces meurtres et qui a détruit notre magnifique Beyrouth

 

Nouveaux affrontements

Échauffée, la foule composée de plusieurs milliers de personnes a ensuite marché sur quelques kilomètres pour atteindre le parlement, dont les accès sont protégés par des murs en béton renforcés par des planches de métal. Au milieu des protestataires, on pouvait apercevoir une potence sur laquelle se dressait le portrait du président Michel Aoun.

Certains ont pris des roches, d’autres ont brisé des blocs de béton pour les lancer par-dessus les murs de protection. Par moments, les protestataires réussissaient à projeter des bombes incendiaires ou encore des feux d’artifice en direction du lieu du pouvoir, devenu le symbole à anéantir. Avec ce bruit constant des manifestants frappant leurs pelles, à un rythme effréné, sur les murs de métal.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Des milliers de personnes se sont massées en soirée mardi devant le Parlement, ce lieu de pouvoir devenu le symbole à anéantir. Certains ont pris des roches, d’autres ont brisé des blocs de béton pour les lancer pardessus les murs de protection.

Puis, ces éclats de tirs provenant du quatrième étage. Lancés vers la foule ou dans les airs ? Des tirs de sommation ou des balles en caoutchouc ? Pas le temps d’y penser. La foule panique, crie, court dans tous les sens. Puis revient. Et le même scénario recommence. La prochaine fois, ce sera plutôt avec une pluie de gaz lacrymogène que la foule sera dispersée. Et tout ça, sans jamais apercevoir policiers ou soldats, cachés derrière ces murs imprenables.

Deux heures plus tard. Quelques mètres plus loin. Des manifestants s’assoient sous l’immense enseigne colorée I love BEIRUT, épuisés. Une autre soirée à hurler leur rage, sans se faire entendre. Demain, peut-être demain, une brèche s’ouvrira un peu plus pour toucher et ébranler encore davantage cette forteresse du pouvoir.

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