Une semaine plus tard, Beyrouth demeure endeuillée et en colère

Un précédent bilan faisait état de 160 morts.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Un précédent bilan faisait état de 160 morts.

À 18 h 08 mardi à Beyrouth, une foule, en pleurs et en colère, a rendu hommage aux victimes de l’explosion qui a dévasté la capitale libanaise il y a une semaine, et promis de faire tomber l’ensemble de la classe dirigeante.

Le gouvernement de Hassan Diab a démissionné lundi. Mais dans la rue, les Libanais veulent aussi le départ du chef de l’État, du chef du Parlement, des députés des partis politiques… accusés depuis longtemps de corruption et d’incompétence et jugés responsables du drame de par leur incurie. « “Tous” veut dire “tous” », ne cessent-ils de clamer.

À 18 h 08, les cloches des églises ont retenti et les appels à la prière dans les mosquées ont été lancés. C’est à cette heure là que Beyrouth a été secoué le 4 août par une gigantesque déflagration au port de Beyrouth, causée par un incendie dans l’entrepôt où étaient stockées selon les autorités 2750 tonnes de nitrate d’ammonium.

Au moins 171 morts, 6000 blessés et près de 300 000 sans-abri, sans oublier un nombre indéterminé de disparus. Des quartiers entiers de Beyrouth transformés en champs de ruines.

Depuis, c’est la population, surtout des jeunes volontaires, qui déblayent les décombres et aident les plus démunis et ceux dans le besoin, face à l’inertie des pouvoirs publics qui n’ont pris aucune initiative pour soutenir le peuple. Des ONG locales et internationales se sont aussi mobilisées pour apporter aides médicales et nourriture.

La démission du gouvernement plonge davantage le pays dans l’incertitude, mais les manifestants veulent que tous les dirigeants rendent des comptes et soient jugés.

« Nous ne ferons pas notre deuil, nous ne porterons pas le noir avant d’avoir enterré le pouvoir », a lancé un orateur devant la foule de Libanais, la plupart vêtus de blanc, rassemblés aux portes du port rasé par l’explosion.

Certains pleurent, d’autres retiennent avec peine leurs larmes. Une femme égrène l’interminable liste des noms des victimes, qui défilent aussi sur un écran.

Heurts près du Parlement
« Mon frère est mort à cause de la négligence de l’État, à cause de la corruption », lâche Ali Nourredine, tenant le portrait d’Ayman, 27 ans, un militaire qui était au port.

Il n’a que faire de la démission du gouvernement. « Il y aura un changement quand l’ensemble du régime changera », dit-il au bord des larmes. « Mais j’espère que tous ces jeunes ici, que la mort de mon frère, pourront apporter le changement. »

À quelques kilomètres de là, près du siège du Parlement, des heurts ont eu lieu pour le quatrième jour consécutif : des dizaines de manifestants lancent des pétards sur les forces de l’ordre qui répliquent avec des gaz lacrymogènes.

À l’origine de la gigantesque explosion, la présence depuis six ans au port de tonnes de nitrate d’ammonium stockées sans « mesures de précaution » de l’aveu même de Hassan Diab.

Sept jours après le drame, les autorités n’ont pas pu encore expliquer pourquoi une telle quantité de cette substance chimique dangereuse était entreposée là, au beau milieu de la ville.

L’enquête locale se poursuit, disent-elles, après qu’une vingtaine de personnes non identifiées ont été interpellées — responsables, fonctionnaires et ingénieurs du port et des douanes.

En octobre 2019, un mouvement de contesté inédit est né pour dénoncer le marasme économique et des services publics en déliquescence et appeler au départ d’une classe politique quasi inchangée depuis des décennies, accusée des maux du pays.

« Quasi impossible »
L’explosion était la catastrophe de trop pour une population accablée par les difficultés économiques : dépréciation historique de la livre libanaise, pénuries de carburant, hyperinflation, restrictions bancaires draconiennes…

« Ceux qui ont nommé Diab et ceux qui ont fait partir Diab […] sont plus dangereux que Diab », a fustigé l’avocat et militant Imad Ammar.

Le gouvernement Diab annoncé en janvier, deux mois après la démission de celui de Saad Hariri sous la pression de la rue, a été formé par un seul camp, celui du mouvement armé Hezbollah, qui domine la vie politique, et ses alliés.

Qui succédera à Hassan Diab ? Le premier ministre est nommé par le président Michel Aoun, lui-même très décrié, sur la base de consultations contraignantes avec les blocs parlementaires des partis politiques traditionnels, eux aussi rejetés par la rue.

Reste à voir aussi si l’ampleur du cataclysme vont pousser les responsables à former vite un gouvernement, alors que les tractations prennent d’habitude des mois.

Quoi qu’il en soit, les analystes sont partagés.

Hilal Khachan pronostique l’émergence de « nouvelles formations politiques » et estime que l’explosion pourrait « changer la donne ».

Jeffrey G. Karam, politologue à la Lebanese American University de Beyrouth, juge, en revanche, « quasi impossible de considérer et même d’imaginer que l’explosion va balayer la classe politique au pouvoir ».

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