Beyrouth panse ses plaies

Les recherches pour trouver des survivants sous les décombres se poursuivaient mercredi.
Photo: Hassan Ammar Associated Press Les recherches pour trouver des survivants sous les décombres se poursuivaient mercredi.

Après le choc, la désolation. Au lendemain des explosions meurtrières ayant ravagé des quartiers complets de Beyrouth, les Libanais pleurent leurs morts et se serrent les coudes pour se relever de ce drame ayant frappé un pays déjà à genoux.

Le bilan de ce désastre sans précédent n’a cessé de s’alourdir mercredi. Au moment où ces lignes étaient écrites, les derniers chiffres officiels faisaient état d’au moins 113 morts et 4000 blessés.

Mais les disparus se comptaient toujours par dizaines, au moment où les citoyens et les secouristes poursuivaient leurs recherches pour trouver des survivants sous les décombres. L’état d’urgence a été décrété pour deux semaines.

« J’ai perdu une bonne amie à moi », glisse au bout du fil Patricia Hakim, une Libanaise de 57 ans installée à Sin-El-Fil, à moins de dix kilomètres de Beyrouth. Cette écrivaine, qui a longtemps vécu à Montréal, venait de nettoyer les dégâts dans son appartement lorsqu’elle a été jointe par Le Devoir, en fin de journée.

Son amie, mère de deux enfants, a perdu la vie alors qu’elle était attablée dans un café de Mar Mikhael, un quartier branché situé tout près du port où les explosions ont eu lieu. Un pan de mur s’est effondré sur elle après la seconde déflagration. « Ses amies ont survécu, mais elle n’a pas eu cette chance », souffle Patricia.

Des connaissances ont également péri dans la catastrophe, dit-elle. « J’ai perdu la mère d’une amie qui était chez elle, à la maison. Elle a été frappée à la tête par un morceau de verre. Le frère d’un autre ami est mort aussi, écrasé par un frigidaire. »

Deux explosions ont frappé le port de Beyrouth vers 18 h mardi (heure locale). La deuxième détonation a provoqué un gigantesque champignon dans le ciel, et son souffle a été ressenti jusque sur l’île de Chypre, à 200 kilomètres de là.

« J’ai tout de suite pensé qu’il y avait eu un attentat dans ma rue, près de mon immeuble, raconte Patricia Hakim, dont les souvenirs de la guerre ont tout de suite refait surface. Il y a déjà eu un attentat près de chez moi, mais hier, c’était 10 000 fois plus fort. »

Près de 3000 tonnes de nitrate d’ammonium ont explosé, après qu’un incendie s’est déclaré dans le hangar où elles étaient stockées. La substance dangereuse avait été confisquée six ans plus tôt sur un navire étranger, puis laissée à l’abandon. Et ce, en dépit de nombreux avertissements.

Mercredi, le gouvernement a réclamé que les responsables de cet entreposage soient « assignés à domicile ». Il privilégie toujours la thèse de l’accident.

Ville sinistrée

« C’est un chaos comme on n’en a jamais vu », lance Médéa Azouri en référence aux scènes « apocalyptiques » dont elle est témoin. Cette journaliste et éditorialiste pour le journal libanais L’Orient-Le Jour arpente depuis mercredi matin les zones dévastées pour offrir son aide.

Elle a notamment gravi les étages d’un immeuble pour vérifier l’état de ses occupants, tout en nettoyant le verre au sol et en retirant les fenêtres brisées. « Mon copain est allé aider une femme de 90 ans blessée, qui refusait de sortir de chez elle, trop attachée à sa maison », dit-elle.

Les rues sont jonchées de débris et de branches, des voitures ont été lourdement endommagées, voire renversées, et des bâtiments se sont carrément écroulés. Aucun doute à ses yeux : la reconstruction de Beyrouth sera longue. « Plus on se rapproche du port, plus les dégâts sont irrémédiables ». Les dommages matériels sont estimés à plus de cinq milliards de dollars.

Mais la solidarité « incroyable » du peuple libanais offre un baume sur cette tragédie, souligne-t-elle. Dès l’aurore, des citoyens se sont affairés à nettoyer les rues, équipés de gants et de balais. D’autres distribuaient de l’eau ou épaulaient la Croix-Rouge libanaise pour ériger des tentes.

Sur les médias sociaux, des gens offraient à ceux qui ont été jetés à la rue un endroit où dormir. Quelque 300 000 personnes ont perdu leur maison du jour au lendemain, selon le gouverneur de Beyrouth, Marwan Abboud.

Médéa Azouri reproche toutefois aux forces de sécurité et à l’armée de rester, selon elle, les bras croisés. « À part vous empêcher de rentrer dans une rue, personne n’aide les gens », s’insurge-t-elle. Puis d’ajouter : « Quand une telle catastrophe survient, on ouvre les écoles pour loger les sans-abri. Mais là, rien n’a été fait ».

La colère grondait mercredi au sein de la population. Beaucoup appelaient à la démission de l’ensemble des dirigeants du pays. Nombreux sont ceux qui tiennent pour responsable de cette tragédie la classe politique, déjà critiquée pour son « incompétence » et la corruption endémique.

« C’est votre lâcheté et votre négligence qui ont tué les gens », a d’ailleurs commenté à la télévision libanaise l’animateur connu Marcel Ghanem, pressant les dirigeants « corrompus » et « destructeurs » à partir en bloc. Depuis des mois, le Liban fait face à la pire crise économique depuis des décennies, avec une monnaie en chute libre et un taux de chômage galopant.

Aide internationale

Après l’appel « urgent à tous les pays amis » lancé la veille par le premier ministre libanais, Hassan Diab, l’aide internationale a commencé à arriver mercredi.

Le Qatar a envoyé deux hôpitaux de campagne d’une capacité de 500 lits chacun pour soutenir ceux de Beyrouth, une pandémie sur les bras et maintenant saturés de patients ou encore lourdement endommagés.

De son côté, la France a acheminé de l’aide par trois avions, incluant 55 personnes de la sécurité civile et six tonnes de matériel sanitaire. Le président Emmanuel Macron doit également se rendre à Beyrouth jeudi.

Plusieurs autres pays ont envoyé ou offert une aide médicale, dont le Koweït, l’Iran, l’Algérie, la Russie et même Israël, son voisin avec lequel il est techniquement en état de guerre. Le Canada fournira quant à lui jusqu’à 5 millions de dollars en aide humanitaire, dont 1,5 million destiné à « des partenaires de confiance déjà sur place », dont la Croix-Rouge libanaise.

La Banque mondiale s’est également dite prête à mobiliser ses ressources pour, entre autres, évaluer l’ampleur des dommages et élaborer un plan de reconstruction. En avril, l’organisation avait consenti au Liban un prêt de 120 millions pour soutenir son réseau de la santé.

Avec l’Agence France-Presse

Le nitrate d'ammonium, un produit à haut risque

Identifié comme étant la cause des explosions dévastatrices ayant eu lieu mardi à Beyrouth, le nitrate d’ammonium est surtout employé comme engrais « azoté » pour un usage agricole, au Liban, mais aussi au Canada.

Ce type d’engrais — qui se présente sous forme de granulés blancs — est jugé indispensable par de nombreux agriculteurs sur la scène internationale.

Avec 330 kilos par hectare, le Liban en utilise deux fois plus que la moyenne mondiale, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture.

« Le nitrate d’ammonium est un engrais précieux qui aide à cultiver des aliments sains pour les Canadiens, explique au Devoir Rabya Khanan, directrice des communications chez Fertilisants Canada, l’association industrielle qui représente les fabricants et distributeurs d’engrais à base d’azote, de phosphore et de potasse. Mais il doit être entreposé et manipulé de manière responsable.

Bien que les risques d’accidents impliquant le composant chimique soient bien connus, beaucoup évoquent une faille de réglementation.

Au Canada, son usage est « très réglementé, au niveau des quantités à entreposer, mais aussi des conditions d’entreposage, que ce soit au niveau de l’humidité ou des températures », explique Michel Alsayegh, président de l’Ordre professionnel des chimistes du Québec. S’il faut éviter d’entreposer le composant en grande quantité, il faut aussi prévenir tout contact avec des produits incompatibles, au risque de créer une combustion.

« Les conditions dans lesquelles le produit semble avoir été “entreposé” au port de Beyrouth transgressent toutes les normes de bonnes pratiques minimales », précise Luc Séguin, chimiste de profession et propriétaire de Services Réglementaires KMK Inc. C’est quelque 2750 tonnes qui étaient entreposées dans la capitale libanaise.

Au Canada, les installations entreposant plus de 20 tonnes de nitrate d’ammonium doivent préparer un plan d’intervention d’urgence, requis par le Règlement sur les urgences environnementales de la Loi canadienne sur la protection de l’environnement.

Fruit de la réaction entre l’ammoniac et l’acide nitrique, le nitrate d’ammonium peut aussi entrer dans la composition de certains explosifs à usage civil.

Sarah Rahmouni Le Devoir avec l’Agence France-Presse

 

Appel à témoignages

Beyrouth et sa population sont de nouveau meurtries. Le Devoir fait appel à vous, qui y avez grandi, y avez vécu ou avez visité la capitale libanaise. Quels souvenirs d’hier et d’aujourd’hui souhaiteriez-vous raconter ? Si l’envie de rendre un hommage vous habite, vous pouvez nous envoyer votre témoignage, avant jeudi 23 h, dans un court texte à l’adresse bbarbe@ledevoir.com

 

Une version précédente de ce texte indiquait, dans l'encadré «Le nitrate d'ammonium, un produit à haut risque», que Patrick D. Paquette était président de l’Ordre professionnel des chimistes du Québec. Il en est en réalité le directeur général, le président étant Michel Alsayegh.