La diaspora libanaise entre inquiétude et désespoir

Mercredi soir, plus de 200 personnes se sont rassemblées au square Dorchester à Montréal pour tenir une veillée à la chandelle en hommage aux victimes des explosions de Beyrouth. Une autre vigile aura lieu jeudi  à 19 h, au  consulat général du Liban.
Jacques Nadeau Mercredi soir, plus de 200 personnes se sont rassemblées au square Dorchester à Montréal pour tenir une veillée à la chandelle en hommage aux victimes des explosions de Beyrouth. Une autre vigile aura lieu jeudi à 19 h, au consulat général du Liban.

Partagés entre l’inquiétude, la colère et le désespoir, les membres de la communauté libanaise du Québec étaient toujours sous le choc mercredi, au lendemain des explosions meurtrières qui ont frappé de plein fouet la ville de Beyrouth, faisant plus de 100 morts, des milliers de blessés et des dizaines de disparus.

« L’anxiété m’a envahi hier et depuis elle ne me quitte plus. Je n’ai pas dormi de la nuit. Ça m’a brisé le cœur, ce qui est arrivé », confie Moe Hamandi, originaire du Liban. Si le jeune homme de 30 ans s’est installé depuis une dizaine d’années à Montréal, à des milliers de kilomètres de Beyrouth, il a vécu en direct la détresse de sa famille qui vit toujours dans la capitale libanaise, non loin du port où les explosions ont eu lieu.

« Quand j’ai appelé ma mère mardi, vers 10 h, comme tous les jours depuis le début de la pandémie, j’ai à peine pu lui dire bonjour. J’ai entendu ses cris, des hurlements horribles, et la ligne a coupé. Ça m’a pris 5 minutes pour réussir à la rappeler, car le réseau était coupé. Les 5 minutes les plus longues de ma vie », raconte-t-il, la voix encore tremblante d’émotion.

Paniquée et en pleurs, sa mère lui a raconté comment leur maison est tombée en ruines en une fraction de seconde. Le plafond s’est effondré, les vitres ont volé en éclats, des meubles sont tombés, la porte a été arrachée. « Je n’avais aucune idée si c’était un attentat ou autre [chose]. Chose certaine, elle me décrivait une scène apocalyptique. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Moe Hamandi, originaire du Liban

Heureusement, sa mère s’en est sortie indemne. Quelques appels et messages plus tard, Moe Hamandi apprend que son père, sa sœur et les autres membres de sa famille sont également en vie et n’ont pas été blessés. Il a toutefois perdu un ami proche avec qui il a passé ses trois années d’université à Beyrouth.

« C’est la tragédie de trop, dit-il. L’économie libanaise n’allait déjà pas bien, ensuite la pandémie a fait perdre leur job à de nombreux Libanais. Tout ce qu’il leur restait, c’était un toit sur la tête. Les explosions viennent de le leur enlever. »

Le jeune homme craint maintenant pour les jours à venir, se demandant comment sa famille va pouvoir réparer les dégâts matériels monstres, alors que les banques ont limité la quantité d’argent que les Libanais peuvent retirer à quelques centaines de dollars par semaine. Il hésite même à prendre l’avion pour les rejoindre. « J’hésite encore, ça me trotte dans la tête. C’est mon pays qui tombe en ruines, ma famille qui a besoin d’aide. »

C’est la tragédie de trop. L’économie libanaise n’allait déjà pas bien, ensuite la pandémie a fait perdre leur job à de nombreux Libanais. Tout ce qu’il leur restait, c’était un toit sur la tête.

 

La comédienne québécoise d’origine libanaise Raïa Haidar envisage aussi d’aller à Beyrouth pour soutenir ses proches dans cette dure épreuve. « Aujourd’hui, tout le monde est occupé à ramasser les débris, réparer ce qu’il est possible de réparer. Je leur envoie des petits messages, mais je n’ose pas trop les déranger. Sur place, je pourrais tellement faire plus. »

Elle raconte avoir failli perdre sa mère dans le drame, son bureau se situant juste en face du port de Beyrouth. « Elle l’a quitté à peine 10 minutes avant l’explosion. C’est un miracle qu’elle soit encore en vie ». Comme de nombreux Libanais, sa maison a cependant été secouée par les explosions qui ont brisé toutes les vitres.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La comédienne québécoise d’origine libanaise Raïa Haidar

De son côté, Maryianne Zéhil s’affairait encore à prendre des nouvelles de ses proches mercredi, espérant ne pas apprendre de mauvaise nouvelle. « Beaucoup de gens sont portés disparus. J’angoisse à l’idée de découvrir que quelqu’un que je connais est décédé », indique la cinéaste québécoise née au Liban.

Plusieurs membres de sa famille vivant dans le quartier en face du port ont été blessés lors des explosions. La cousine de sa mère a même disparu après avoir été transférée dans un autre hôpital sans que sa famille en soit avertie. Une autre cousine a vu tout un pan de mur de sa maison s’effondrer.

Colère

« La ville est à moitié détruite, c’est horrible ! », se désole-t-elle, se remémorant l’endroit où elle a grandi et vécu sa jeunesse. « Le quartier d’Achrafieh, en face du port, est un lieu tellement plein de vie d’ordinaire. Il y a une rue avec des pubs, c’est l’endroit où aller pour faire la fête. Tout est à reconstruire. »

Elle s’attriste surtout de voir son pays essuyer tragédie après tragédie. « Si je devais écrire un film sur ce qu’il se passe, ça paraîtrait exagéré, arrangé avec le gars des vues. Les gens ne croiraient pas mon scénario. Et pourtant, c’est la triste réalité. »

Rappelons que Beyrouth a été divisée en deux par la guerre civile de 1975-1990. Elle a également fait les frais de conflits avec le pays voisin, Israël. Sans compter les nombreux bombardements et attaques terroristes qui la visaient.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Roland Dick

Si ces explosions ne sont qu’un accident selon les autorités — les déflagrations viendraient des 2750 tonnes de nitrate d’ammonium stockées depuis des années dans un entrepôt portuaire —, certains doutent.

« Ce n’est pas un accident. C’est plutôt le résultat d’une crise économique et politique dû à la corruption et la mauvaise gouvernance de la classe politique depuis des années. Trop d’années ! », se révolte Roland Dick, président de l’Union libanaise culturelle de Montréal. Il a perdu un ami de longue date dans l’explosion, l’homme d’affaires Nazar Najarian, qui a vécu pendant plusieurs années à Montréal avant de retourner dans son pays d’origine.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Nazar Najarian, un homme d’affaires de Montréal ayant grandi au Liban, est mort dans l’explosion de Beyrouth. On le voit ici sur le téléphone de Roland Dick, président du chapitre de Montréal de l’Union culturelle libanaise mondiale.

Soutien à la communauté

En signe de soutien à l’importante diaspora libanaise du Québec — plus de 200 000 personnes — le gouvernement du Québec et la Ville de Montréal ont mis leurs drapeaux en berne mercredi.

En soirée, plus de 200 personnes se sont rassemblées au square Dorchester à Montréal pour tenir une veillée à la chandelle en hommage aux victimes. Une autre vigile aura lieu jeudi à 19 h, au consulat général du Liban.

Québec offre de plus du soutien psychosocial pour les membres de la communauté qui en sentiraient le besoin par l’entremise du ministère de la Santé et des Services sociaux (811), a-t-on indiqué au cabinet de la ministre des Relations internationales, Nadine Girault.

La députée de Québec solidaire, Ruba Ghazal, a demandé à Mme Girault d’octroyer une aide financière d’urgence au Liban pour venir en aide aux sinistrés. Au moment où ces lignes étaient écrites, le cabinet de Mme Girault ne pouvait confirmer si l’option était envisagée.

Avec Mylène Crête

Appel à témoignages

Beyrouth et sa population sont de nouveau meurtries. Le Devoir fait appel à vous, qui y avez grandi, y avez vécu ou avez visité la capitale libanaise. Quels souvenirs d’hier et d’aujourd’hui souhaiteriez-vous raconter ? Si l’envie de rendre un hommage vous habite, vous pouvez nous envoyer votre témoignage, avant jeudi 23 h, dans un court texte à l’adresse bbarbe@ledevoir.com

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