Le Canada enverra au moins 5 millions en aide humanitaire au Liban

D'autres pays, dont la France et l'Iran ont déjà fait parvenir de l'aide au Liban.
Photo: Agence France-Presse D'autres pays, dont la France et l'Iran ont déjà fait parvenir de l'aide au Liban.

Le Canada ne laissera pas tomber le Liban, a promis le gouvernement de Justin Trudeau. Il envoie dans l’immédiat 1,5 million de dollars pour des soins médicaux urgents, des abris et de la nourriture, et s’engage à faire parvenir 3,5 millions supplémentaires en aide humanitaire sous peu. Ottawa se dit prêt à fournir une aide additionnelle après analyse des besoins. Une aide directe à l’État libanais, en pleine déliquescence, est toutefois peu probable.

« Le Canada fournira jusqu’à 5 millions de dollars d’aide humanitaire, dont 1,5 million versé immédiatement, à des partenaires de confiance déjà sur place, dont la Croix-Rouge libanaise, par le biais de la Croix-Rouge canadienne, pour répondre aux besoins urgents des personnes touchées par l’explosion tragique à Beyrouth », a écrit en soirée sur Twitter la ministre du Développement international, Karina Gould. « Le Canada continue de suivre de près la situation et est en contact avec les partenaires humanitaires à Beyrouth pour mieux comprendre les besoins sur le terrain. Le Canada se tient prêt à fournir une aide supplémentaire pour répondre à cette terrible tragédie, en fonction des besoins. »

1,5 M$
C’est la somme que le Canada a immédiatement débloquée pour fournir des soins médicaux urgents, des abris et de la nourriture aux sinistrés de Beyrouth.

En coulisses, on indique ne pas avoir encore décidé si on encouragera les Canadiens à faire des dons en promettant de les égaler, comme cela avait été fait en début d’année pour les dons versés aux familles des victimes de l’écrasement du vol 752, abattu par un missile iranien. Il n’est pas non plus question pour l’instant d’envoyer l’Équipe d’intervention en cas de catastrophe (mieux connue sous son acronyme anglais DART). La communauté internationale s’est, pour l’heure, entendue pour envoyer des « bras » français : un détachement de la sécurité civile sera déployé au Liban, ainsi que des urgentistes.

Crise politique et financière

Les observateurs au fait de la situation au Liban ne pensent pas que le Canada fera parvenir son éventuelle aide additionnelle directement au gouvernement libanais, accusé par la population locale d’être gangrené par la corruption. « Si vous acheminez l’aide vers le gouvernement, vers l’État, cela sera très difficile pour beaucoup de Libanais parce qu’ils croient que la corruption est telle que les gens mettront l’argent dans leur poche ou l’achemineront vers les banques suisses ou autres », explique en entretien téléphonique Sami Aoun, professeur en politique appliquée à l’Université de Sherbrooke et spécialiste du Moyen-Orient.

À cet égard, il est éclairant de lire les commentaires de lecteurs affichés sur le site de L’Orient-Le Jour — l’unique quotidien francophone du Liban — à la suite du texte annonçant la venue du président Emmanuel Macron ce jeudi. La quasi-totalité des lecteurs demande au président de « taper sur la table » et de ne pas promettre d’argent sans obtenir des réformes en contrepartie.

Bien avant que ne survienne cette explosion apocalyptique, le Liban vivait une crise politique et financière sans précédent. Le pays est aux prises avec une dévaluation constante de sa monnaie et une inflation fulgurante. La livre libanaise était traditionnellement arrimée au dollar américain, à raison de 1500 livres pour un dollar. Mais récemment, elle a chuté au point où il faut 5000, 6000 voire 8000 livres libanaises pour acheter un seul dollar américain (qui est beaucoup utilisé au Liban). Du coup, l’inflation devrait atteindre 53 % en 2020, selon les économistes. Les banques plafonnent aussi la quantité d’argent que les Libanais peuvent retirer de leurs comptes, à raison de quelques centaines de dollars par semaine seulement. Et même si les dépôts avaient été faits en dollars américains, ils doivent être retirés en livres, à un taux bien inférieur à celui pratiqué dans la rue.

C’est pour cela que la diaspora libanaise doit faire preuve d’imagination pour faire encore parvenir de l’argent à ses proches autrement que par des virements bancaires. Certains font transporter des enveloppes remplies de billets par des connaissances qui se rendent au Liban, racontent au Devoir des Canadiens d’origine libanaise. Sami Aoun raconte aussi que des églises d’ici empochent des sommes que des églises miroir au Liban s’engagent à verser, en intégralité, au destinataire prévu.

Corruption

Aider le Liban n’est donc pas facile « parce que le fléau de la corruption est partout dans les rouages de l’État », confirme Sami Aoun. Le Hezbollah chiite, extension du régime iranien, est partout : « il est le mini-État dans l’État, mais ce mini-État est plus puissant que l’État », dit le professeur.

Le Hezbollah a instauré des passages clandestins avec la Syrie par lesquels il importe des biens agricoles sans payer les taxes et droits de douane requis. Non seulement il prive ainsi le Liban de revenus, mais il offre des produits « 20 %, 30 % ou 40 % moins chers dans ses régions que dans les régions sunnites ou les régions chrétiennes », explique M. Aoun. Et lorsque le gouvernement libanais injecte des dollars américains dans son économie pour maintenir la livre libanaise, « vite, vite, des cambistes à la solde du Hezbollah viennent cueillir cet argent et l’acheminer en Syrie, qui a besoin de ces devises étrangères ».

Inversement, des milices pro-iraniennes qui contrôlent des puits de pétrole irakiens effectuent des ponctions évaluées à entre 30 et 50 millions de dollars par année et envoient cet argent au Liban pour y consolider l’emprise du Hezbollah. « Cela fait en sorte que le Hezbollah a toujours une avance sur l’État libanais, sur les fonctionnaires de l’État libanais », analyse M. Aoun. Ainsi, le chef de l’armée libanaise gagne entre 700 et 800 $ par mois, alors que « les salariés du Hezbollah, n’importe quel soldat, gagnent à peu près le même salaire ».

Bref, d’importantes réformes s’imposent pour remettre le pays sur les rails. De nombreuses réunions se sont tenues récemment entre le Liban et le Fonds monétaire international (FMI) pour sortir le pays de sa crise, mais en vain. Une des conditions posées par le FMI — reprise notamment par la France — est que le Liban ferme les passages clandestins contrôlés par le Hezbollah. « Le gouvernement ne répond pas parce que le Hezbollah ne veut pas », conclut M. Aoun.

Des évènements marquants

1990

La guerre civile, qui déchire le Liban depuis 1975, se termine après voir fait plus de 150 000 morts.

2006

La capture de deux soldats israéliens patrouillant dans le sud du Liban déclenche une guerre de 34 jours entre Israël et le Hezbollah libanais. On dénombre 1200 morts, 4000 blessés et un million de civils déplacés.

2014-2015

Les frontières du petit pays de quatre millions d’habitants sont franchies par près de deux millions de réfugiés fuyant la guerre civile en Syrie.

2019 (17 octobre)

L’imposition d’une nouvelle taxe sur les appels effectués par messagerie Internet déclenche des manifestations réunissant les Libanais de toutes confessions.

2020 (7 mars)

Le Liban est en défaut de paiement. Sa dette représente 170 % du produit intérieur brut (PIB).

2020 (4 août)

L’explosion de 2750 tonnes de nitrate d’ammonium entreposées dans le port de Beyrouth fait plus de 130 morts et 5000 blessés.

Dave Noël

 

Appel à témoignages

Beyrouth et sa population sont de nouveau meurtries. Le Devoir fait appel à vous, qui y avez grandi, y avez vécu ou avez visité la capitale libanaise. Quels souvenirs d’hier et d’aujourd’hui souhaiteriez-vous raconter ? Si l’envie de rendre un hommage vous habite, vous pouvez nous envoyer votre témoignage, avant jeudi 23 h, dans un court texte à l’adresse bbarbe@ledevoir.com