Erdoğan raffermit sa poigne sur les réseaux sociaux

Ce projet de loi avait été présenté après que la fille et le gendre du président Recep Tayyip Erdogan ont essuyé des injures sur Twitter.
Photo: Adem Altan Agence France-Presse Ce projet de loi avait été présenté après que la fille et le gendre du président Recep Tayyip Erdogan ont essuyé des injures sur Twitter.

La Turquie a adopté mercredi une loi qui renforce considérablement les pouvoirs des autorités sur les réseaux sociaux, un texte controversé qui suscite l’inquiétude des défenseurs de la liberté d’expression.

Cette loi, votée tôt dans la journée par le Parlement, a été adoptée moins d’un mois après que le président Recep Tayyip Erdoğan a appelé à « mettre de l’ordre » dans les réseaux sociaux, l’un des derniers espaces à échapper à son contrôle.

Selon ce texte, qui entrera en vigueur le 1er octobre, les réseaux sociaux avec plus d’un million de connexions uniques par jour, comme Twitter et Facebook, doivent désormais avoir un représentant en Turquie et obéir aux tribunaux demandant le retrait de certains contenus.

En cas de non-respect de ces obligations, ils s’exposent à une forte réduction de leur bande passante et des amendes. Ces géants du numérique sont en outre appelés à stocker en Turquie les données de leurs utilisateurs se trouvant dans ce pays.

Cette loi a été adoptée en dépit de l’opposition de nombreux internautes qui s’étaient mobilisés en ligne ces dernières semaines en utilisant le mot-clic « Touche pas à mon réseau social ».

Selon le Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur), la formation de M. Erdoğan, cette loi vise à mettre fin aux insultes en ligne. Le texte avait été présenté après que la fille et le gendre du président ont essuyé des injures sur Twitter.

« Cette loi ne vise pas à fermer les réseaux sociaux ou amener des interdictions. C’est une mesure qui vise à protéger nos concitoyens », a ainsi affirmé mercredi un haut responsable de l’AKP, Mahir Unal.

Mais les défenseurs de la liberté d’expression l’accusent de chercher à museler les réseaux sociaux, l’un des rares espaces où les voix critiques osent encore se faire entendre en Turquie.

La loi adoptée mercredi « va renforcer les capacités du gouvernement à censurer les contenus numériques et à poursuivre les internautes », a déclaré dans un communiqué Andrew Gardner, chercheur sur la Turquie à l’ONG Amnesty International.

« C’est une violation claire du droit à la liberté d’expression en ligne », a-t-il ajouté, soulignant que de nombreux internautes turcs s’autocensurent déjà « par peur d’irriter les autorités ».

Twitter et Facebook sont en effet déjà étroitement surveillés par le gouvernement et de nombreux procès pour « insulte au chef de l’État » ou « propagande terroriste » s’appuient uniquement sur une ou quelques publications sur Twitter.

Selon le dernier « rapport sur la transparence » de Twitter, la Turquie figurait, au premier semestre de 2019, en tête du palmarès des pays demandant le plus au réseau social de retirer des contenus, avec plus de 6000 requêtes.

C’est une violation claire du droit à la liberté d’expression en ligne

 

Et pourquoi cette loi maintenant ? Pour Yaman Akdeniz, professeur de droit à l’Université Bilgi d’Istanbul et expert en « cyberdroit », cela s’explique par « une hausse des critiques envers le gouvernement pendant la pandémie » de COVID-19.

« Alors que les organisations de presse écrite et audiovisuelle sont déjà sous le contrôle du gouvernement, les réseaux sociaux sont relativement libres », indique-t-il.

Accès à l’information

Les ONG estiment qu’un contrôle accru des réseaux sociaux pourrait également limiter l’accès des Turcs à des informations indépendantes ou critiques, dans un paysage dominé par les médias progouvernementaux.

De nombreux Turcs s’informent en effet sur les réseaux sociaux en suivant par exemple les comptes Twitter de médias alternatifs ou de journalistes réputés indépendants, qui ont parfois plusieurs centaines de milliers d’abonnés.

« Pourrons-nous toujours nous informer librement sur les réseaux sociaux ? Est-ce que partager une opinion sur les réseaux sociaux va devenir problématique ? », s’inquiète Mustafa, un étudiant de 24 ans interrogé par l’AFP.

« Je voudrais que chacun puisse partager ce qu’il veut sur les réseaux sociaux. Pour moi, les réseaux sociaux, c’est la liberté », renchérit Kaan, un étudiant âgé de 20 ans.

Si la loi adoptée mercredi signale une volonté accrue de contrôle, le désamour entre M. Erdoğan et les réseaux sociaux remonte en fait à plusieurs années. En 2013, Twitter et Facebook avaient ainsi été très utilisés pour organiser des rassemblements lors de grandes manifestations antigouvernementales connues sous le nom de « mouvement de Gezi ».

Le principal parti d’opposition, le CHP, a indiqué mercredi qu’il allait réclamer l’annulation de la loi devant de la Cour constitutionnelle, une démarche qui a peu de chances d’aboutir.

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