Liban: nouveaux heurts entre manifestants antipouvoir et soldats

Une manifestante s'assoit en protestation devant les policiers antiémeute, mardi à Beyrouth.
Photo: Patrick Baz Agence France-Presse Une manifestante s'assoit en protestation devant les policiers antiémeute, mardi à Beyrouth.

De nouveaux heurts ont opposé mardi à Tripoli, la capitale du nord du Liban, l’armée aux manifestants antipouvoir qui ont relancé leur mobilisation pour dénoncer une inflation galopante et une dépréciation sans précédent de la monnaie nationale, en pleine pandémie de COVID-19.

Les violences ont repris à Tripoli après les funérailles d’un manifestant de 26 ans, tué par balle dans la nuit lors d’affrontements entre soldats et protestataires.

Dans la journée, quelques centaines de jeunes en colère sont de nouveau descendus dans la rue dans cette deuxième ville du pays, saccageant et incendiant une demi-douzaine de banques, a constaté un photographe de l’AFP.

Ils ont été dispersés par l’armée qui a eu recours au gaz lacrymogène et aux balles en caoutchouc. Les manifestants ont arraché les pavés des trottoirs pour les lancer sur les forces de l’ordre et ont incendié deux de leurs véhicules.

Ailleurs dans le pays, des routes ont été coupées par des pneus incendiés. À Beyrouth, des manifestants ont tenté de bloquer un carrefour important, mais en ont été empêchés par les forces de sécurité.

Face à la crise économique inédite depuis 30 ans et malgré les restrictions imposées face au nouveau coronavirus, la mobilisation populaire — déclenchée initialement à l’automne dernier — a repris il y a quelques jours contre le pouvoir accusé de corruption et d’incompétence. Plusieurs banques ont été vandalisées à travers le pays.

À Tripoli, les violences ont blessé lundi soir une vingtaine de civils, ainsi que 40 militaires touchés par des pierres et des pavés selon l’armée.

« Cri des gens »

« Je veux élever la voix contre la faim, la pauvreté, l’inflation et l’injustice », a lancé un manifestant de 41 ans, Khaled.

Ce vendeur de pièces de rechange pour motos dit ne plus pouvoir subvenir aux besoins de ses trois enfants depuis la perte de son emploi, dans un contexte dégradé avec la pandémie.

Le premier ministre, Hassan Diab, a reconnu « une aggravation à une vitesse record de la crise sociale », assurant « comprendre le cri des gens », mais a également rejeté « tout vandalisme », lors d’une réunion du gouvernement.

Il a dans le même temps dénoncé les « intentions malveillantes en coulisses », les partis politiques étant engagés dans des querelles politiciennes.

Son ministre de l’Économie, Raoul Nehmé, a fait état d’une hausse de 55 % des prix sans préciser la période correspondante.

La crise économique a été le principal catalyseur en octobre 2019 d’un soulèvement inédit contre une classe politique inchangée depuis des décennies et accusée de nullement se soucier des revendications de la population — une amélioration des services publics quasiment absents (graves pénuries d’eau et d’électricité), la baisse du chômage ou encore la lutte contre la corruption.

Elle s’est amplifiée avec l’interdiction par les banques de tout virement à l’étranger et la mise en place de restrictions draconiennes sur les retraits en dollars, suspendus totalement en mars.

Les banques sont accusées par la rue de complicité avec le pouvoir et d’avoir contribué à l’endettement public effréné et la faillite de l’État.

La livre en chute libre

Tout cela a été aggravé par les mesures préventives contre la propagation du virus, qui ont paralysé un pays où sont officiellement recensés 717 cas, dont 24 décès.

Au Liban, environ 45 % de la population vit désormais sous le seuil de la pauvreté, selon des estimations officielles.

En quelques semaines, la livre libanaise a perdu plus de 150 % de sa valeur face au dollar au marché noir, dépassant le seuil des 4000 livres pour un dollar, tandis que le taux officiel de 1507 livres est resté inchangé.

L’inflation est quotidiennement dénoncée sur les réseaux sociaux, les prix de certains produits alimentaires ayant quasiment doublé.

Le gouvernement affirme travailler sur un plan de relance économique qui n’a toujours pas été finalisé.

« Jusqu’à maintenant, le gouvernement n’a rien fait, si ce n’est suspendre le paiement des eurobonds », affirme à l’AFP l’économiste Sami Nader, en référence au premier défaut de paiement dans l’histoire du pays, annoncé en mars. « Aucune […] réforme n’a été prise ».

D’après lui, le pays se dirige « vers une explosion sociale inévitable, avec une monnaie ayant perdu près de 200 % de sa valeur, et une forte baisse du pouvoir d’achat ».