La bombe à retardement de la Syrie

À Idlib, dans le nord-ouest de la Syrie, des bénévoles cousaient la semaine dernière dans un atelier des masques de protection comme celui que porte cet enfant.
Photo: Aaref Watad Agence France-Presse À Idlib, dans le nord-ouest de la Syrie, des bénévoles cousaient la semaine dernière dans un atelier des masques de protection comme celui que porte cet enfant.

Avec à peine dix cas — dont un décès —, la Syrie s’apprête à recevoir une autre grosse bombe : la bombe à retardement du coronavirus. Déchiré par près de dix ans de guerre, ce pays, plongé dans une grave crise humanitaire, s’engage dans un combat perdu d’avance.
 

« Je pense que le peuple syrien aura été martyrisé jusqu’au bout. Tous les types de violence, il aura eu à les subir, y compris la crise pandémique actuelle. » Ces mots durs sont de Raphaël Pitti, médecin anesthésiste-réanimateur pour l’Union des organisations de secours et soins médicaux (UOSSM-France), qui appréhende un pic épidémique du coronavirus d’ici deux semaines.

Avec dix cas déclarés de COVID-19, dont un mort, l’ennemi invisible ne semble pas avoir fait de ravages encore. Il n’en sera pas moins virulent, croit Mufaddal Hamadeh, le président de l’ONG Syrian American Medical Society (SAMS). « La préparation à ce qui s’en vient est déficiente, tant dans les zones contrôlées par le régime que dans celles qui ne le sont pas. On manque de tout : de centre de soins, d’équipement… On s’en va vers un désastre si la situation empire. »

Dans la province d’Idlib, au nord-ouest, dernier bastion imprenable des rebelles largement bombardé par le régime, il est difficile de faire pire. Il n’y a que 300 tests de dépistage de la COVID-19 et 95 respirateurs pour plus de quatre millions de personnes. À peine deux hôpitaux sont encore debout dans la ville d’Idlib. « Le système sanitaire est effondré », résume le Dr Pitti.

Près de 1,2 million de réfugiés qui se sont massés près de la frontière turque sont préoccupés par leur survie. « C’est une population stressée, mal nourrie, qui doit affronter des conditions de vie extrêmement difficiles, sans hygiène de base. Une population immunodéprimée qui est fragilisée. Et à tout cela s’ajoute le risque épidémique », poursuit-il.

D’autant qu’il manque de tout pour lutter contre cet ennemi invisible. Gants, surblouses, matériel de soins, seringues, antibiotiques. « Aujourd’hui, il n’y a pas de masque pour faire face à une épidémie. Il faudrait environ de un à deux millions de masques. On ne les a pas. »

La préparation à ce qui s’en vient est déficiente, tant dans les zones contrôlées par le régime que dans celles qui ne le sont pas. On manque de tout : de centres de soins, d’équipements… On s’en va vers un désastre si la situation empire.

 

Confinement impossible

Devant l’insuffisance d’infrastructures médicales, « la distanciation sociale et l’isolement, ça ne marche pas ici », a affirmé, catégorique, Mufaddal Hamadeh, qui a visité la Syrie en janvier. « Il y a plus d’un million de déplacés au nord, les gens s’entassent dans des tentes. Ils n’ont pas le nécessaire de base, ni même d’eau potable et de savon. » Selon lui, c’est « irréaliste » d’imposer des mesures de confinement à des gens traumatisés par la guerre, qui luttent pour leur survie et celle de leur famille. « Ils ont connu bien pire que le coronavirus, vous savez. Ça ne les effraie pas du tout. »

N’empêche. Avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et un regroupement d’une trentaine d’organisations humanitaires, dont son ONG fait partie, il prépare le terrain pour lutter contre le virus. Quelques hôpitaux et une vingtaine de centres ont été désignés pour recevoir les patients atteints de COVID-19, même s’ils ne sont pas encore pleinement fonctionnels à l’heure actuelle. Pour sa part, l’UOSSM-France est en train notamment de mettre sur pied une unité de soins intensifs isolée et des tentes pour s’occuper des personnes symptomatiques.

Dans le cadre d’une formation à distance, un code a été proposé au personnel de terrain pour soigner les malades : vert (petits symptômes), orange (patients présentant une comorbidité) et rouge (patients très vulnérables). « Malheureusement, les patients de la catégorie “rouge” courent de grands risques de ne pas s’en sortir, étant donné le faible taux d’équipement et de soignants dans la région. Les efforts vont donc se concentrer sur les patients de la catégorie “orange”, que l’on pourra suivre et sauver », a laissé savoir le Dr Ziad Alissa, président de l’UOSSM-France.

De l’espoir ?

Malgré tous les efforts de préparation, ces médecins sont réalistes. Lorsque le virus gagnera la province d’Idlib, c’est de 40 % à 70 % des quelque quatre millions d’habitants qui seront infectés, croit le DHamadeh. Selon lui, l’épidémie sera finalement enrayée en raison de l’immunité grégaire, soit lorsqu’un certain pourcentage d’individus seront immunisés parce qu’ils auront eu la maladie ou reçu un vaccin.

« Honnêtement, et je déteste avoir à dire ça, aucune des mesures qu’on va mettre en place ne va sauver des vies », laisse-t-il tomber, en s’excusant de ce constat brutal. Pour l’heure, la priorité est de protéger son personnel soignant.

Pour le Dr Hamadeh, cette crise mondiale doit servir de leçon. Nul ne peut ignorer ce qui se passe ailleurs, comme c’est le cas en ce moment alors que plusieurs grandes nations ferment les yeux sur les massacres perpétrés en Syrie depuis neuf ans. « Car le monde est un gros village et, quoi qu’il arrive, on peut être affecté, où qu’on soit. C’est important d’être conscient de ce qui se passe en Syrie. »