Le Liban dépose le bilan

Sur fond de crise, les Libanais se sont rendu compte que le système bancaire est extrêmement fragile.
Photo: Joseph Eid Agence France-Presse Sur fond de crise, les Libanais se sont rendu compte que le système bancaire est extrêmement fragile.

Attendue depuis plusieurs semaines, la faillite du Liban est officiellement déclarée. À deux jours de la date fatidique marquant l’échéance d’un remboursement de 1,2 milliard d’euro-obligations de la dette publique du pays, le premier ministre, Hassan Diab, a annoncé que le Liban n’était pas en mesure d’honorer cette dette.

Ce premier défaut de paiement de l’histoire du pays entraînera une restructuration de la dette, après négociations avec les créanciers. Le premier ministre a promis d’engager une série de réformes structurelles qui constitueront un test décisif pour son gouvernement de technocrates, controversé depuis ses débuts, mi-février. Le Liban est en effet secoué depuis octobre par un mouvement de contestation populaire inédit contre une classe politique accusée de corruption et d’incompétence.

Comment le pays en est-il arrivé là ?

Le miracle libanais ne pouvait durer. « Dégoulinant de dettes », selon l’expression populaire locale, le Liban est « noyé », selon le premier ministre. Il a d’ailleurs rappelé que la moitié des recettes de l’État sont utilisées pour rembourser les intérêts des créanciers. La dette s’élève à 92 milliards de dollars (81 milliards d’euros), soit environ 170 % du PIB national. Ce qui en fait l’un des pays les plus endettés au monde.

Les déficits se sont accumulés massivement depuis la fin de la guerre civile en 1990, pour financer la reconstruction. Pour attirer les fonds des pays du Golfe et de la diaspora libanaise, le gouvernement a mis en place une politique monétaire très avantageuse pour les déposants : les taux d’intérêt étaient supérieurs à 15 %. Pendant des années, l’épargne d’investisseurs étrangers était déposée dans les banques libanaises, qui la dirigeaient ensuite vers le rachat de dette souveraine auprès de la banque centrale. Les banques versaient 5 % d’intérêts à leurs clients et empochaient la différence entre le taux servi par la banque centrale et ceux versés aux déposants.

170%
C’est la proportion du PIB libanais à laquelle équivaut la dette du pays.

Cette mécanique, unique au monde, a commencé à s’enrayer au début des printemps arabes, en 2011. L’instabilité régionale a fait fuir les investisseurs étrangers. Confronté à la chute des entrées de capitaux indispensables à ses dépenses, l’État n’a eu d’autre choix que d’augmenter ses taux d’intérêt dans l’espoir d’attirer à lui les capitaux manquants. Une fuite en avant de l’endettement qui a abouti à une asphyxie des finances publiques.

En 2018, une conférence d’aide internationale de sauvetage organisée à Paris adopte le plan CEDRE, avec 11,6 milliards de dollars (10,28 milliards d’euros) de promesses de dons et de prêts conditionnés à un programme de réformes structurelles de l’économie du pays. Mais, faute de réformes et de bonne gouvernance, cette aide n’a jamais été déboursée et le déficit public a continué de se creuser. Sur fond de crise politico-sociale, les Libanais se rendent alors compte que le système bancaire est extrêmement fragile. Ceux qui le peuvent décident donc de retirer leur épargne en dollars avant qu’il ne soit trop tard. Avant la faillite bancaire. Cette panique n’a fait que précipiter la crise.

Le défaut de paiement était-il inéluctable ?

Le Liban « va restructurer sa dette conformément à l’intérêt national », a indiqué Hassan Diab en annonçant samedi sa décision de ne pas rembourser la première échéance de dette ce lundi. « Le gouvernement a décidé d’accélérer un processus qui était inéluctable, celui de la restructuration de la dette publique », estime Alexandre Kateb, économiste spécialiste des pays arabes et maître de conférences à Sciences Po, à Paris. « Ce premier défaut de paiement vis-à-vis des créanciers internationaux représente une décision souveraine et un geste fort adressés à la rue libanaise. On aurait pu envisager un scénario alternatif, un accord entre les banques et l’État. Ce qui aurait nécessité l’intervention de créanciers privés et de fonds internationaux. La décision a été de privilégier l’intérêt des Libanais plutôt que d’honorer la dette auprès des créanciers internationaux. »

La restructuration de la dette fera partie d’un vaste plan de sauvetage qui devra se traduire par un plan de réduction des dépenses publiques de plus de 350 millions de dollars par an, selon le premier ministre. Ce dernier s’est aussi engagé à mener à bien les réformes promises en 2018 dans le cadre du plan CEDRE. « Les réformes ont commencé à être mises en place, indique Alexandre Kateb. Mais la politique d’austérité qu’elles impliquent ne peut suffire à relancer l’économie du pays. Pour donner un peu d’oxygène au gouvernement et sauver le peuple libanais, un soutien financier extérieur est nécessaire. Des fonds devront être recherchés auprès du FMI et d’autres créanciers. » Le Liban a déjà requis une assistance technique de l’organisation internationale pour mettre en place des « réformes », censées restaurer la stabilité et la croissance. Pour l’heure, une aide financière n’est pas à l’ordre du jour. Mais l’ampleur de la crise est telle qu’un plan de sauvetage financier semble inévitable.

Quelles implications économiques et politiques ?

Le pari du chef du gouvernement est extrêmement risqué au moment où la rue libanaise est enflammée et la classe politique, aussi divisée que d’habitude. Parallèlement à l’annonce du défaut de paiement, le premier ministre a réaffirmé sa détermination à relancer l’économie productive et à lutter contre la corruption à travers un vaste programme. Celui-ci doit comporter en priorité une amélioration du recouvrement de l’impôt auquel échappe la majorité des Libanais, y compris les plus fortunés, rappelant les précédents des crises grecque et argentine. Une restructuration du secteur de l’électricité, véritable gouffre financier pour le pays, est également à l’ordre du jour.

« Le volet politique d’un programme de réformes est essentiel, poursuit Alexandre Kateb. Il s’agit d’y associer l’ensemble des Libanais alors qu’on ne voit pas quelles forces politiques sont prêtes à l’assumer. » Ainsi, le Hezbollah, qui domine la scène politique, était opposé à une mise sous tutelle de l’économie libanaise, au nom de l’indépendance. Mais sans proposer de plan B. « Il veut rester à l’écart de la décision du défaut de paiement pour garder sa crédibilité politique et sociale, prioritaire pour le parti », note Kateb. Et d’ajouter : « Tout dépend de la bonne volonté des différents acteurs. Nous verrons si les banques jouent le jeu. Les choses devraient se clarifier dans les deux jours qui viennent. »

Rendez-vous est pris dans deux semaines. Débuteront alors les négociations sur la restructuration de la dette avec les créanciers internationaux. Outre le FMI, le Liban discutera aussi avec les pays de l’Union européenne. Mais les regards se tournent déjà du côté de deux poids lourds : la France et l’Allemagne, dont le rôle dans le sauvetage financier du pays sera décisif.