Ces migrants bloqués aux portes de l'Europe

Photo: Miriane Demers-Lemay Ils sont des dizaines de milliers venant de l’Afghanistan, de la Syrie, de l’Irak, de l’Iran, du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne à affluer vers la frontière gréco-turque et Ankara craint une nouvelle crise migratoire.

Des gaz lacrymogènes, des noyades, des tirs de balle, des biens confisqués : les dangers sont grands pour les dizaines de milliers de migrants entassés à la frontière entre la Turquie et la Grèce depuis une semaine.

Cela fait cinq jours que Nader n’a aucune information sur sa femme, qui est enceinte. « Il y a eu un bateau du gouvernement grec, ils ont tiré dans nos jambes, ils ont provoqué une vague avec leur bateau, puis nous avons essayé d’atteindre la côte », raconte-t-il dans un souffle, sur le bord de la route dans la ville d’Edirne, près de la frontière turque.

Le Syrien d’une quarantaine d’années voyage avec ses enfants, qu’il tient fermement par la main, et une autre famille syrienne. Autour, des petits groupes de migrants attendent avant de repartir vers la frontière avec la Grèce. Un homme turc crie « Pazarkule ! Pazarkule ! », le nom du poste frontalier situé à quelques kilomètres, et propose d’y transporter à haut prix les migrants. Nader poursuit son récit. « Même lorsque nous avons atteint [la côte grecque], ils ont pris notre argent, nos téléphones ; ils ont même détruit le lait pour nos enfants », continue celui qui a quitté la Syrie il y a trois mois. « Où est ma femme ? Le gouvernement [turc] dit qu’il ne peut rien faire. »

Photo: Miriane Demers-Lemay

Dans le même secteur, une femme syrienne se serait noyée, aux dires d’autres migrants. Était-ce la femme de Nader ? Difficile de le savoir. Nader monte ses enfants dans la boîte d’un camion se dirigeant vers Pazarkule dans laquelle s’entasse déjà une quinzaine d’hommes, de femmes et d’enfants. Il tentera de nouveau de traverser en Europe, malgré les dangers.

Photo: Miriane Demers-Lemay

Des dizaines de milliers

Comme Nader, ils sont des dizaines de milliers de migrants provenant de l’Afghanistan, de la Syrie, de l’Irak, de l’Iran, du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne à affluer vers la frontière entre la Turquie et la Grèce.

Le 28 février, la Turquie a ouvert ses frontières avec l’Europe pour faire pression sur l’Occident, après qu’une trentaine de soldats turcs aient été tués dans l’enclave syrienne d’Idlib dans les combats opposant les forces rebelles appuyées, par la Turquie, au régime syrien, soutenu par la Russie. Ankara craint une nouvelle crise migratoire alors que plus d’un million de réfugiés syriens fuyant les combats s’entassent à sa frontière. Elle demande aussi plus de soutien pour aider les 4 millions de réfugiés déjà présents sur son territoire.

 

« Le travail est très difficile pour les réfugiés syriens en Turquie, avec de très faibles salaires et pas d’assurance maladie », témoigne Mohammad Adnan Helal, un Syrien habitant en Turquie depuis trois ans, et qui partira dans un taxi avec la famille de son frère vers le poste frontalier. Les deux frères ont des diplômes en économie et en génie électrique, mais travaillent en Turquie dans le recyclage de plastique, faute d’option. En récession économique, la Turquie observe d’ailleurs une montée de l’intolérance envers les réfugiés syriens sur son territoire.

Sur le bord d’un feu allumé sur un terrain vague près du pont menant à Pazarkule, Abderezak, un migrant marocain, raconte avoir reçu des annonces et des messages sur l’ouverture de la frontière sur son cellulaire. Comme tant d’autres, il a cru que les portes de l’Europe lui étaient ouvertes.

Même lorsque nous avons atteint [la côte grecque], ils ont pris notre argent, nos téléphones ; ils ont même détruit le lait pour nos enfants

 

Des autobus gratuits ont été mis à la disposition des migrants depuis Istanbul. Des autobus partant vers Edirne ont été déviés de leur trajectoire pour être dirigés vers de petits villages de la frontière par les forces de l’ordre turques. Mais sur place, les migrants se sont butés à un mur. Craignant une nouvelle vague de migrants dans ses camps déjà surpeuplés, la Grèce a suspendu les demandes d’asile pour un mois, elle a renforcé la sécurité à ses frontières ; des organisations ont dénoncé les violences faites envers les migrants. Ankara accuse d’ailleurs la Grèce d’avoir causé la mort de migrants.

Photo: Miriane Demers-Lemay

Le poste frontalier de Pazarkule, à proximité d’Edirne, ressemble à un champ de bataille nimbé de fumée. Les forces de l’ordre grecques tirent des grenades de gaz lacrymogène aux migrants armés de pierres. Mercredi, un migrant est mort, tandis que cinq autres ont été soignés à l’hôpital d’Edirne. Des migrants, incluant des enfants, ont été retrouvés morts noyés au large de l’île de Lesbos. Dans une vidéo ayant circulé dans les médias, on observe un bateau qui tente de faire couler un bateau pneumatique rempli de migrants, puis la garde côtière grecque qui tire des coups de feu dans l’eau près de l’embarcation.

Pions du jeu politique

« C’est un jeu [politique] qui se joue sur le dos des réfugiés, qui sont maintenant coincés du côté de la frontière dans des conditions très difficiles, dans le froid, la faim », observe Maissam Nimer, chercheuse postdoctorante affiliée à l’Université Sabanci, à Istanbul. Du côté de l’Union européenne, on déverse de l’argent pour que les réfugiés restent du côté turc, ce qui est un moyen de se décharger de ce « fardeau », explique-t-elle en se référant à l’accord signé entre les deux parties en 2016. « Du côté de la Turquie, cela a représenté une source de financement qui a permis à la Turquie de gérer cette situation d’un nombre inouï de réfugiés, mais aussi de mettre ses conditions et d’avoir plus de pouvoir de négociation. La situation actuelle met les réfugiés dans une situation où ils sont encore plus considérés comme des pions. »

Photo: Miriane Demers-Lemay

Le Conseil européen a fortement rejeté, mercredi, l’utilisation de la pression migratoire par la Turquie pour des objectifs politiques. De son côté, l’organisation Human Rights Watch a appelé la Grèce et ses partenaires de l’Union européenne à apporter une réponse collective à la nouvelle politique de la Turquie, qui soit basée sur une responsabilité partagée des États membres, le respect du droit de demander l’asile et l’assurance que tous les migrants sont traités d’une manière digne et humaine.

Photo: Miriane Demers-Lemay

À Edirne, Abderezak ne s’approchera jamais du no man’s land entre la frontière turque et grecque à Pazarkule puisqu’il craint pour sa sécurité. Alors qu’il dormait avec plusieurs centaines de migrants près du pont d’Edirne, il a brutalement été réveillé par les forces de l’ordre turques à 4 heures dans la nuit de jeudi à vendredi et obligé d’embarquer dans des autobus allant soit à Istanbul soit à la frontière.

« C’est terrible, je retourne à Istanbul », témoigne Mohammad Helal, deux jours après qu’on l’ait rencontré à Edirne. « J’ai dormi une journée dans les bois. Il y avait de jeunes enfants ; comment peuvent-ils tolérer le froid ? », se désole-t-il, en ajoutant qu’une grève collective de la faim a débuté jeudi au poste frontalier. « On doit trouver une solution, avant que ne se produise une catastrophe humanitaire majeure aux portes de l’Europe. »


L’UE cherche à dissuader les migrants

De nouveaux heurts ont brièvement opposé vendredi à la frontière gréco-turque des policiers grecs tirant des grenades lacrymogènes et des migrants lançant des pierres, au moment où l’Union européenne a averti les réfugiés que ses portes leur étaient fermées. Après ces échauffourées, des centaines de migrants se sont massés devant le poste-frontière de Pazarkule, scandant « Liberté », « Paix » et « Ouvrez les portes ! », selon un photographe de l’AFP.

M. Erdogan s’est entretenu au téléphone vendredi avec la chancelière allemande Angela Merkel. Celle-ci avait piloté les négociations ayant abouti en mars 2016 à un accord controversé aux termes duquel Ankara s’engageait à s’opposer aux traversées illégales vers la Grèce en échange d’une aide financière. Lors de l’entretien, M. Erdogan « a indiqué que les mécanismes existant entre l’UE et la Turquie concernant les migrations ne fonctionnaient pas et qu’ils devaient être réexaminés », selon la présidence turque. L’Union européenne a dénoncé un « chantage », alors qu’Ankara réclame un appui occidental en Syrie, où la Turquie mène une opération militaire et est confrontée à un afflux de déplacés.

Vendredi soir, le premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, a estimé que l’accord UE-Turquie de 2016 « est mort ». « Et il est mort parce que la Turquie a décidé de violer totalement l’accord, à cause de ce qui s’est passé en Syrie », a-t-il déclaré à la chaîne américaine CNN. L’UE a adressé vendredi un message aux migrants visant à les dissuader de se rendre à la frontière turco-grecque. « Je veux envoyer un message clair : n’allez pas à la frontière. La frontière n’est pas ouverte », a déclaré le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell.

Les nouveaux heurts interviennent au lendemain de la signature, à Moscou, d’un accord de cessez-le-feu dans la région d’Idlib (nord-ouest de la Syrie) entre M. Erdogan et le président russe Vladimir Poutine.

Agence France-Presse