En Irak, la nomination d'Allawi provoque une fracture chez les manifestants

Une affiche vandalisée du premier ministre désigné, Mohammed Allawi, a été déposée sur la place Tahrir, à Bagdad, lundi.
Photo: Sabah Arar Agence France-Presse Une affiche vandalisée du premier ministre désigné, Mohammed Allawi, a été déposée sur la place Tahrir, à Bagdad, lundi.

Les manifestants irakiens se divisent entre ceux désirant donner une chance au premier ministre désigné Mohammed Allawi, comme le réclame le versatile leader chiite Moqtada Sadr, et ceux qui y sont opposés, fracturant une révolte vieille de plus de quatre mois.

Lundi soir, cet affrontement larvé a dégénéré à al-Hilla au sud de Bagdad : un manifestant antipouvoir a succombé à des blessures au couteau après une attaque menée par des hommes portant des casquettes bleues, signe de ralliement des partisans de Sadr, sur un campement de contestataires, ont indiqué des sources médicales et policières.

Trois autres manifestants ont été blessés par des coups de bâtons également infligés par les assaillants, ont précisé les sources médicales, lors de ces heurts qui ont ensuite cessé, la police se déployant pour éloigner les « casquettes bleues », a constaté un correspondant de l’AFP.

Car depuis la volte-face de Sadr — le premier à avoir rejoint les manifestants pour réclamer il y a quatre mois un changement de gouvernement et qui appuie désormais M. Allawi — deux camps se regardent en chiens de faïence sur les places de Bagdad et du Sud.

D’un côté, les sadristes qui restent dans la rue à l’appel de leur influent leader, de l’autre les manifestants antipouvoir, majoritairement jeunes, qui n’en démordent pas et refusent tout politicien lié à un système qu’ils rejettent en bloc.

Samedi déjà, des dizaines de sadristes avaient pris d’assaut le « restaurant turc », immense immeuble surplombant l’emblématique place Tahrir de Bagdad, véritable « tour de contrôle de la révolution » occupée durant des mois par les manifestants.

Ils en avaient chassé les jeunes installés depuis octobre et enlevé toutes les banderoles énumérant les revendications et conspuant les politiciens.

Dès dimanche soir, redoutant des violences, les manifestants qui rejettent la désignation de M. Allawi ont resserré leur campement sur Tahrir, ont indiqué des militants, regroupant les tentes les plus éloignées de l’épicentre de la contestation, déjà émaillée par plus de 480 morts.

Le mouvement « est divisé et il y a beaucoup de monde des deux côtés, je m’inquiète d’un affrontement », affirme ainsi à l’AFP un manifestant sur Tahrir.

M. Allawi a été nommé samedi par le président Barham Saleh, deux mois après la démission d’Adel Abdel Mahdi, poussé vers la sortie par le grand ayatollah Ali Sistani, figure tutélaire de la politique irakienne.

Versatile comme à l’habitude, Moqtada Sadr lui a apporté son soutien — et celui de sa base populaire de plusieurs millions d’Irakiens —, fracturant la révolte populaire lancée début octobre.

Mais il a ensuite nuancé son soutien en appelant ses fidèles à rester dans la rue, ajoutant à la tension.

Lundi, les sadristes se sont déployés autour des écoles et des administrations à al-Hilla et à Kout (sud) — où les manifestants antipouvoir ont revêtu des casquettes rouges pour se distinguer — pour s’assurer qu’elles rouvriraient après des semaines de fermetures imposées par un mouvement de désobéissance civile, ont rapporté des journalistes de l’AFP.

À Nassiriya, là où la désobéissance civile a été l’une des plus fortes, une figure de la contestation, Alaa al-Rikaby, a proposé de couper l’herbe sous les pieds des sadristes.

« Prenons l’initiative, rouvrons les écoles et les administrations dès demain pour ne laisser cette opportunité à personne d’autre », a-t-il lancé sur Twitter — rappelant aussitôt que M. Allawi n’est « pas le choix du peuple ».

À Bassora, grande ville du Sud, les étudiants ont déplacé leurs tentes pendant la nuit, s’éloignant de celles occupées par les sadristes, a constaté un journaliste de l’AFP.

« Si les sadristes s’approchent, ne les approchez pas, ne créez pas de problème », crachotait un haut-parleur.

M. Allawi, qui a été ministre des Télécommunications de 2006 à 2007 puis de 2010 à 2012, a un peu moins d’un mois pour former son gouvernement qui devra obtenir la confiance du Parlement.

Samedi soir, il a promis un gouvernement représentatif et des élections anticipées. Il a également assuré que justice serait rendue dans la mort des manifestants.

Et il a appelé dans la nuit de dimanche à lundi les manifestants à « éteindre les étincelles de la crise […] Sinon, nous perdrons toutes les avancées énormes déjà réalisées et entraînerons notre pays dans l’abîme ».

Lundi, le nouveau premier ministre a rencontré la représentante de l’ONU en Irak, Jeanine Hennis-Plasschaert.