Un pas de plus vers l’affrontement direct

La base aérienne d'Ain al-Asad dans le désert occidental d'Anbar en Irak
Photo: Nasser Nasser Associated Press La base aérienne d'Ain al-Asad dans le désert occidental d'Anbar en Irak

L’Iran a riposté contre les États-Unis en lançant des missiles contre deux bases militaires abritant des soldats américains en Irak, dans la nuit de mardi à mercredi, en représailles à l’assassinat du puissant général iranien Qassem Soleimani, survenu cinq jours plus tôt. L’escalade des tensions fait dorénavant redouter une guerre ouverte entre Washington et Téhéran, qui a réclamé de « rappeler les troupes américaines » déployées dans son voisinage.

« Vers 17 h 30 (1 h 30 du matin, heure locale, NDLR) le 7 janvier, l’Iran a tiré plus d’une douzaine de missiles balistiques contre les forces militaires américaines et de la coalition en Irak », a indiqué Jonathan Hoffman, porte-parole du département américain de la Défense dans un communiqué. « Il est clair que ces missiles ont été tirés depuis l’Iran et visaient au moins deux bases irakiennes hébergeant des militaires américains et membres de la coalition à al-Assad et Erbil », a-t-il précisé.

Quelques heures après l’attaque, l’Agence fédérale de l’aviation américaine (FAA) a interdit aux avions civils américains le survol de l’Irak, de l’Iran et du Golfe. « L’Agence fédérale de l’aviation a émis des messages aux navigants aériens (NOTAMS) détaillant des restrictions de vol qui interdisent les opérateurs d’avions civils américains d’opérer dans l’espace aérien au-dessus de l’Irak, l’Iran, et les eaux du golfe Persique et le golfe d’Oman », a annoncé la FAA dans un communiqué.

L’une des instructions de l’ayatollah [Ali Khamenei] était que la revanche doit être en premier lieu purement iranienne

Les tirs de missiles surviennent au moment où se terminent les trois jours de deuil décrétés par Téhéran en l’honneur du puissant général iranien Qassem Soleimani, assassiné par les Américains à l’aéroport de Bagdad, après que le président des États-Unis, Donald Trump, en eut donné l’ordre. La Maison-Blanche a d’ailleurs indiqué que le président américain suivait la situation « de près avec son équipe de sécurité nationale ». Le président fera une déclaration mercredi matin.

Un porte-parole du Pentagone a déclaré que les États-Unis procédaient à une « évaluation préliminaire des dégâts ». « Tandis que nous évaluons la situation et notre réponse, nous prendrons toutes les mesures nécessaires afin de protéger le personnel américain, ses partenaires et alliés dans la région » a-t-il promis.

Au moment où ces lignes étaient écrites, il était impossible de connaître l’étendue des dégâts ou si la riposte avait fait des victimes.

Jabeur Fathally, professeur agrégé spécialiste en droit international à l’Université d’Ottawa, estime que la riposte de Téhéran était une « première ». Le fait que l’Iran ait également revendiqué être l’auteur des tirs est également symbolique, estime-t-il. « L’une des instructions de l’ayatollah [Ali Khamenei] était que la revanche doit être en premier lieu purement iranienne; il faut que les Américains sachent que c’est l’Iran qui va riposter », souligne-t-il.

Ces représailles étaient d’ailleurs « inévitables », pense M. Fathally. « L’Iran n’avait pas le choix de riposter. C’est ce qu’ils sont en train de faire. Et ils ont choisi l’heure de l’assassinat des deux généraux [Soleimani et le leader pro-iranien Abou Mahdi al-Mouhandis] pour riposter contre la base militaire américaine », souligne-t-il. M. Fathally estime néanmoins qu’il est trop tôt pour évaluer l’ampleur, donc le « sérieux » de ces attaques.

Le risque d’escalade est « évident », croit de son côté Julien Toureille, chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand de l’Université du Québec à Montréal. Selon lui, la réponse américaine à l’attaque de Téhéran dépendra du fait qu’il y a ou non des victimes américaines. « Ça risque d’avoir un impact déterminant sur la nature de la réponse que voudra faire [le gouvernement] Trump », écrit-il.

Sortir l’armée américaine

Peu après les tirs nocturnes de missiles, les Gardiens de la Révolution, armée idéologique iranienne, ont menacé d’attaquer Israël et « des gouvernements alliés » des États-Unis, en appelant Washington à retirer ses troupes de l’Irak. « Nous conseillons au peuple américain de rappeler les troupes américaines (déployées dans la) région afin d’éviter de nouvelles pertes et de ne pas permettre que la vie de ses soldats soit davantage menacée par la haine toujours croissante du régime » américain, écrit l’organisation dans un communiqué.

Selon M. Fathally, les Iraniens ont déjà gagné « une bonne partie » de leur principal objectif : expulser les troupes américaines de l’Irak. « Et les Américains vont sortir », prédit-il. Les tirs lancés mardi soir ne seraient que « quelques attaques pour sauver la face et pour laisser la porte ouverte à la négociation [avec les États-Unis] », croit le professeur.

Sortir les troupes américaines du territoire, à l’instar du Canada et de l’Allemagne, pourrait contribuer à diminuer la tension dans la région et être une approche « rationnelle et pertinente », est d’avis M. Toureille. « Mais on a Donald Trump à la Maison-Blanche et on sait à quel point c’est quelqu’un qui fait preuve d’impulsivité » prévient-il.

Avec l’Agence France-Presse


 
6 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 8 janvier 2020 05 h 17

    cibles militaires

    Tant que les cibles restent militaires, le jeu est tolérable.
    C'est imbécile au plus haut niveau la manière que les choses continuent de se développer dans la région. La Turquie qui pousse les Kurdes vers la Syrie dès que Daech est vaincu. (Des kurdes avaient essayé de renverser le dirigeant Turque qui s'est rebiffé royalement.) Les É-U qui foutent le camp et maintenant tuent par drone un autre anti-Daech. Il semble que la politique de bombardements n'a mené qu'à plus de troubles et bombardements depuis que les «armes de destruction de masse» avaient été «détectées» en Irak.

  • Yvon Pesant - Abonné 8 janvier 2020 05 h 47

    D’une tête brûlée à l’autre

    Il est dit de la Première grande guerre mondiale que son élément déclencheur a été l'assassinat de l'archiduc Ferdinand d'Autriche-Hongrie par un terroriste du nom de Gavrilo Princip, membre d'un groupe nationaliste serbe. Une tête brûlée parmi bien d'autres dont le nom est retenu par l'Histoire avec un H majuscule.

    Maintenant, il nous est dit par ailleurs que, en Iran, on cherche vengeance de bien des manières, vu l'assassinat du général Soleimani commandé par le président Trump, une fameuse tête brûlée s'il en est. Il est aussi dit que, en Iran toujours, on serait à organiser une grande collecte de fonds pour amasser quatre-vingts millions de dollars américains (80 M$ US), soit un dollar par citoyen iranien, à remettre à celui ou celle qui brûlera la tête de Trump et qui, si cela devait arriver, verra son nom retenu par l'Histoire, lui ou elle aussi.

    C'est vachement inquiétant quand on sait combien l'islamisme politico-religieux exacerbé, présent partout dans le monde, peut compter sur un impressionnant nombre de candidats au martyre glorifié prêts à poser un tel geste... tout à fait gratuitement.

    L'ajout de la somme mentionnée, c'est pour intéresser d'autres catégories de têtes brûlées dont, on peut le croire, bon nombre de citoyens américains complètement crackpot ou vénaux si bien privément armés.

    Ils sont vraiment fort, les Iraniens, de mettre ainsi de leur côté tous les fous et assassins de la Terre pour se venger d'une grosse tête brûlée qui fait et donne beaucoup de peine à tout le monde.

    • Serge Lamarche - Abonné 9 janvier 2020 04 h 13

      Ben voyons. Trump est sujet à un «empêchement» par le sénat. S'il est assassiné, au moins 50% des États-Uniens seront bien content.

  • André Choquette - Abonné 8 janvier 2020 07 h 49

    Tirs iraniens

    Je me permet une interprétation différente: Et si les Iraniens étaient les plus intelligents dans cet affrontement ?
    Sachant qu'il ne peuvent vaincre les USA mais que d'autre part ils ont a réconforter leur population ils ont très bien pu viser un secteur isolé de ces bases où il y avait très peu de chance de faire des victimes américaines mais du même coup prouver à leur population qu'ils ont répliqué. Reste a voir si Trump sera assez intelligent pour décoder correctement ce message....on peu en douter mais son entourage stratégique le pourrait.

    • Françoise Labelle - Abonnée 8 janvier 2020 09 h 58

      On peut se demander si l'intelligence américaine n'est pas envoutée par un mauvais génie. Alors que les jeunes iraniens veulent des réformes, les USA les poussent dans les jupes des mollahs en exacerbant le patriotisme qui n'est pas une exclusivité américaine.
      On parle de l'humiliation américaine en Iran sous Carter mais on oublie que les USA ont renversé Mossadegh, un premier ministre laïc démocratiquement élu, pour le remplacer par le shah et qu'ils ont soutenu Saddam et ses armes chimiques contre les iraniens. Les iraniens doivent bien connaître leur histoire. Une journaliste de La Presse rapportait que l'armée aurait proposé à Trump diverses options dont l'une absurde, l'assassinat de Soleimani, pour valoriser les autres options, oubliant que Trump adore le pire, surtout pour masquer ses échecs, même si ça va à l'encontre des politiques américaines.
      S'il n'y a pas de victimes, ça risque peu de calmer la vindicte iranienne.

    • Serge Lamarche - Abonné 9 janvier 2020 04 h 20

      Effectivement, les nouvelles sont que Trump et l'Iran s'arrêtent là. Mais on se demande ce qui a causé l'écrasement du Boeing en Iran, qui a tué plus de 30 canadiens en passant.
      Et mme Labelle voit juste. On a beau dire que le moyen orient est un mauvais coin, les États-Unis ne sont pas bien mieux et ont empiré les choses là-bas. On dirait qu'ils y appliquent le principe de l'anarchie i.e. on détruit tout et les meilleurs vont se retrouver au sommet. Il semble que ce sont les pires qui se sont accaparé le sommet: Daech. On ne pouvait pas faire pire comme groupe au pouvoir.