Escalade de tensions entre l’Iran et les États-Unis

L’hommage au général Qassem Soleimani se poursuit en Iran. Le cortège funéraire, transportant les restes du général et d’autres victimes tués par une frappe aérienne lancée par les États-Unis dans la nuit de jeudi à vendredi en Irak, est arrivé dimanche à Mashhad, dans le nord-est du pays, et a été accueilli par des millions de personnes en deuil.
Photo: Mohammad Hossein Thaghi Associated Press L’hommage au général Qassem Soleimani se poursuit en Iran. Le cortège funéraire, transportant les restes du général et d’autres victimes tués par une frappe aérienne lancée par les États-Unis dans la nuit de jeudi à vendredi en Irak, est arrivé dimanche à Mashhad, dans le nord-est du pays, et a été accueilli par des millions de personnes en deuil.

Tandis que plusieurs dirigeants occidentaux ont appelé à l’apaisement de la crise entre l’Iran et les États-Unis depuis l’assassinat du puissant général iranien Qassem Soleimani par les Américains vendredi, la tension est montée d’un cran entre les deux pays, dimanche. Au moins deux roquettes ont explosé près de l’ambassade des États-Unis à Bagdad, après que le Parlement irakien eut voté pour l’expulsion des troupes américaines du pays et que l’Iran eut brandi la menace nucléaire face aux avertissements de Donald Trump.

En fin d’après-midi, le président Trump a répondu aux critiques de ses opposants démocrates en déclarant qu’il n’avait pas besoin du Congrès pour lancer des représailles « disproportionnées » contre l’Iran. Le chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo, a néanmoins affirmé que les États-Unis respecteraient le droit international. Il n’a toutefois pas contredit le président américain au sujet de sa menace, samedi, de frapper 52 sites « très importants pour l’Iran et pour la culture iranienne », un nombre faisant référence aux 52 Américains pris en otages à l’ambassade des États-Unis à Téhéran en 1979.

À la suite du vote du Parlement irakien, le président Trump a également menacé Bagdad de « très fortes » sanctions si les troupes américaines étaient forcées de se retirer du territoire. À bord d’Air Force One, au retour de ses vacances en Floride, M. Trump a prévenu que ces sanctions feront apparaître celles « contre l’Iran comme presque faibles ».

« Je ne pense pas que, cette fois-ci, [Donald Trump] bluffe », laisse tomber au bout du fil le président et fondateur de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand à l’Université du Québec à Montréal, Charles-Philippe David. Il estime néanmoins que le Pentagone choisira « avec parcimonie » les cibles qui seront visées. Selon lui, la riposte américaine visera davantage des cibles militaires. « Ce serait évidemment incroyable de viser des sites civils et religieux », résume-t-il, ajoutant que cela serait « de la folie pure ».

Riposte iranienne

Dimanche, des roquettes se sont abattues en soirée près de l’ambassade américaine dans la zone verte de Bagdad, une enclave sécurisée, mais n’ont pas fait de victimes, selon des témoins interviewés par l’Agence France-Presse. Cette attaque survient deux jours après l’assassinat dans un raid américain du général Soleimani, à l’aéroport de la capitale irakienne.

Plus tôt dans la journée, Téhéran a menacé de riposte les États-Unis en annonçant la « cinquième et dernière phase » de son plan de réduction de ses engagements en matière nucléaire. La République islamique affirme ne plus être tenue par aucune limite « sur le nombre de ses centrifugeuses ». Plusieurs médias ont également rapporté qu’un ancien chef des Gardiens de la révolution, Mohsen Rezai, a prévenu sur Twitter que l’Iran s’en prendrait à Israël en réduisant « en poussière » Tel-Aviv et Haïfa si Donald Trump mettait sa menace à exécution.

Selon Jabeur Fathally, professeur agrégé spécialiste en droit international à l’Université d’Ottawa, une prochaine riposte iranienne contre les Américains au Moyen-Orient est « écrite dans le ciel ». Il estime que Téhéran prévoit viser des cibles « qui vont faire mal » aux Américains, en se conformant « à certains égards » au droit international. « Les cibles ne manquent pas dans la région », constate-t-il, citant en exemples les bases militaires américaines non seulement en Irak, mais aussi au Qatar, au Bahreïn, au Koweït, en Arabie saoudite, ainsi que la flotte américaine dans le golfe Persique.

À l’instar de M. Fathally, M. David s’attend à des représailles de la part de Téhéran, mais ignore néanmoins quelle forme elles prendront. « Les cyberattaques sont tout à fait envisageables. Qu’ils s’en prennent à l’Arabie saoudite me paraîtrait aussi envisageable parce qu’ils l’ont déjà fait. […] Il y a beaucoup de manières par lesquelles les Iraniens peuvent effectuer des représailles et embêter Donald Trump », illustre-t-il.

Les deux chercheurs s’entendent toutefois pour dire que le territoire américain n’est pas dans le viseur de Téhéran. « Ce n’est pas possible d’envisager quelque chose de trop frontal contre les Américains en sol américain », croit M. David, qualifiant les dirigeants iraniens de « rationnels ». « Entre les États-Unis et l’Iran, on sait très bien qui va perdre », résume-t-il.

M. Fathally estime également peu probable que l’Iran prenne pour cible Israël, à court terme. « Mais si Israël pose un geste, en attaquant par exemple le Liban, le Hezbollah ou le sol iranien, dans ce cas, oui, ils vont riposter », précise-t-il.

Apaiser les tensions

Ottawa a déclaré dimanche suivre de près l’évolution de la situation en Irak, après que le Parlement irakien eut demandé l’expulsion des troupes étrangères de son territoire. Un porte-parole du ministre de la Défense nationale, Harjit Sajjan, n’a pas voulu dévoiler si des plans sont en préparation en vue de retirer les soldats canadiens de l’Irak si la situation s’envenimait.

Après l’assassinat du général Soleimani, la mission d’entraînement de l’OTAN dirigée par le Canada a temporairement été suspendue en Irak. Un total de 250 militaires canadiens oeuvrent pour la mission de formation de l’OTAN et des dizaines de soldats des forces spéciales collaborent avec les forces de sécurité irakiennes dans le nord du pays.

Outre-Atlantique, les chefs d’État allemand, français et britannique se sont entendus pour unir leurs forces afin de contribuer à la désescalade au Moyen-Orient, d’après un porte-parole du gouvernement allemand.

Le premier ministre britannique, Boris Johnson, a ajouté que le Royaume-Uni ne regrettera pas le général iranien, qui « constituait une menace pour nos intérêts ». Il a également prévenu que les appels à des représailles engendreront « plus de violence dans la région et ne sont dans l’intérêt de personne ».

Son homologue français, le président Emmanuel Macron, a de son côté appelé Téhéran à éviter « toute escalade militaire susceptible d’aggraver encore l’instabilité régionale », tout en faisant part à Donald Trump de « son entière solidarité avec les alliés ».

Hommages iraniens à Soleimani

Au premier des trois jours d’hommage national au général Soleimani décrétés en Iran, des foules monstres ont pris d’assaut les rues de Machhad et d’Ahvaz, dimanche. Soleimani était le militaire le plus populaire de l’Iran. Il dirigeait la force Al-Qods, unité d’élite des Gardiens de la révolution, l’armée idéologique iranienne.

Le convoi qui transportait les restes du général et d’autres victimes dans cinq cercueils a lentement avancé parmi une marée humaine. Devant l’engouement populaire ralentissant la progression du cercueil du général iranien à Machhad, les autorités ont annoncé l’annulation d’une cérémonie d’hommage prévue en soirée à Téhéran.

Avec l'Agence France-Presse et La Presse canadienne