L’Iran sort la carte du nucléaire face aux menaces de Trump

Samedi, les appels à la vengeance avaient fusé au milieu des drapeaux américains en feu dans des défilés de dizaines de milliers d’Iraniens en pleurs à Téhéran.
Photo: Atta Kenare Agence France-Presse Samedi, les appels à la vengeance avaient fusé au milieu des drapeaux américains en feu dans des défilés de dizaines de milliers d’Iraniens en pleurs à Téhéran.

L’Iran a sorti la carte du nucléaire dimanche face aux menaces du président américain Donald Trump de frapper 52 sites iraniens si la République islamique réagissait militairement pour « venger » la mort du puissant général Qassem Soleimani, tué en Irak par une frappe américaine.

Depuis l’assassinat dans un raid américain vendredi de Soleimani, architecte de la stratégie iranienne au Moyen-Orient, et d’Abou Mehdi al-Mouhandis, l’homme de l’Iran en Irak et numéro deux du Hachd al-Chaabi, une coalition de paramilitaires pro-Iran intégrés aux forces de sécurité, le monde entier redoute la déflagration.

Bagdad a convoqué l’ambassadeur américain pour dénoncer des « violations de la souveraineté de l’Irak » par des « opérations militaires illégitimes […] qui peuvent mener à une escalade des tensions dans la région ».

Dans la foulée, l’Irak a annoncé avoir porté plainte auprès du Conseil de sécurité de l’ONU contre « des attaques américaines contre des bases irakiennes » et « l’assassinat de commandants militaires irakiens et amis ».

Le Parlement irakien doit lui décider du sort des 5200 soldats américains sur son sol que les factions pro-Iran, représentées au sein de l’Assemblée, se disent prêtes à attaquer.

Une marée humaine a défilé en Iran à Ahva, Zanjan et Machhad où le cercueil de Soleimani est arrivé, au cri de « Mort à l’Amérique ». Un mot d’ordre qui a aussi résonné dans l’enceinte du Parlement iranien.

L’Iran, qui dit douter du « courage » des Américains à mettre leur menace à exécution, a répondu qu’il accélérait le processus pour réduire ses engagements internationaux en matière nucléaire « compte tenu de la situation ».

Bruxelles a annoncé inviter le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, pour préserver les acquis de l’accord sur le nucléaire iranien.

Escalade inévitable

Les tensions entre Washington et Téhéran n’ont cessé de s’accroître depuis le retrait unilatéral des États-Unis de l’accord conclu en 2015, assorti du retour de lourdes sanctions américaines contre Téhéran. Un an après ce retrait, l’Iran a commencé à s’affranchir de certains des engagements pris dans le cadre de l’accord destiné à limiter son programme nucléaire.

La cinquième étape de cet affranchissement devait être annoncée début janvier mais, « compte tenu de la situation » créée par la mort de Soleimani, « certains changements seront apportés à la décision prise » dans la nuit, selon le porte-parole des Affaires étrangères iranien, Abbas Moussavi.

L’escalade semble désormais inévitable : d’un côté, Téhéran crie « vengeance » et brandit une réponse « militaire », de l’autre, Donald Trump menace de détruire 52 sites iraniens « de très haut niveau et très importants pour l’Iran et pour la culture iranienne ».

Le chef de la diplomatie iranienne Mohammad Javad Zarif a prévenu que « viser des sites culturels est un crime de guerre ».

Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a affirmé que Washington agirait « dans le cadre de la loi ».

Escalade en Irak

Samedi soir, à l’issue de défilés monstres en Irak pour les obsèques de Soleimani en présence du premier ministre démissionnaire Adel Abdel Mahdi et de commandants du Hachd, des roquettes ont visé la Zone verte de Bagdad, où se trouve l’ambassade américaine déjà attaquée cette semaine, et une base aérienne abritant des soldats américains.

Par peur des représailles, l’OTAN a suspendu ses opérations en Irak. La coalition internationale antidjihadiste emmenée par les États-Unis a elle annoncé « suspendre » l’entraînement des forces irakiennes et le combat contre le groupe État islamique (EI), car elle est « désormais totalement dédiée à protéger les bases irakiennes qui accueillent [ses] troupes ».

Washington a de son côté annoncé le déploiement de 3000 à 3500 soldats supplémentaires dans la région.

Depuis plus de deux mois, des dizaines de roquettes se sont abattues sur des zones où se trouvent diplomates et militaires américains. Elles ont tué fin décembre un sous-traitant américain.

Après la mort de Soleimani, « ce n’est plus une guerre par procuration, c’est une guerre directe », assure à l’AFP Erica Gaston, spécialiste de l’Iran à la New America Foundation.

« Se tenir prêts »

Et les pro-Iran n’agissent pas que sur le terrain militaire en Irak. Au Parlement, ils tentent d’obtenir le départ des soldats américains du pays.

Les 329 députés ne se sont toutefois pas présentés. Malgré les menaces des pro-Iran contre les « traîtres » qui ne voteront pas comme eux, la cinquantaine de députés kurdes n’était pas là, a constaté un correspondant de l’AFP. Les sunnites traînent aussi des pieds pour tenter de sauvegarder une présence américaine qui contrebalance l’influence grandissante de l’Iran dans le pays.

Le chef du mouvement chiite libanais Hezbollah, Hassan Nasrallah, a appelé l’Irak à se libérer de l’« occupation » américaine et affirmé que l’armée des États-Unis « paierait le prix de l’assassinat ».

Faute de quorum, la cloche du Parlement sonne depuis plusieurs heures mais la séance n’a pas été ouverte.

« Si le Parlement ne prend pas la décision qu’il faut face aux agressions américaines contre la souveraineté […] ses séances et ses décisions ne vaudront plus rien », a prévenu Qaïs al-Khazali, un des chefs du Hachd inscrit cette semaine sur la liste des « terroristes » de Washington.

Les Brigades du Hezbollah, la faction la plus radicale du Hachd, ont fixé leur propre échéance et appelé les soldats irakiens à s’éloigner « d’au moins 1000 mètres » des sites où sont présents des soldats américains à partir de 9 h (heure de Montréal).

Une menace que le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a prise assez au sérieux pour dénoncer sur Twitter un appel lancé par « des voyous ».

Le Hachd a appelé ses combattants à se « tenir prêts », tandis que le leader chiite Moqtada Sadr, terreur des Américains durant l’occupation de l’Irak (2003-2011) a réactivé sa milice.

La mort de Soleimani et de Mouhandis a créé un consensus rare contre les États-Unis en Irak, pays secoué depuis des mois par une révolte notamment contre la mainmise de l’Iran.