Comment l’Iran vengera-t-il la mort du général Soleimani?

Photo: Atta Kenare Agence France-Presse L’Iran a promis dès vendredi de venger la mort du général Soleimani «au bon moment et au bon endroit».

De la mobilisation de ses alliés en Irak à des actions dans le golfe d’Ormuz, en passant par une cyberattaque : les options ne manquent pas pour une réponse de l’Iran après la mort du général Soleimani, tué par le tir ciblé d’un drone américain.

Après de multiples incidents entre Américains et Iraniens et une accélération brutale de la crise, les experts envisagent de nombreuses possibilités. Mais nul n’imagine que la mort du puissant général, homme-clé du régime de Téhéran, puisse rester sans réponse.

L’Iran a promis vendredi de venger la mort du général Soleimani « au bon moment et au bon endroit ».

« Il y a un vaste spectre de réponses possibles qui n’impliquent pas toutes une action militaire ou violente », tempère pour sa part Heiko Wimmen, responsable de l’organisation Crisis Group pour la Syrie, le Liban et l’Irak.

« Aucun des deux camps ne veut la guerre, aucun des deux n’a à y gagner. Le danger est qu’ils soient dans une collision frontale, chacun espérant que l’autre recule. Si aucun des deux ne le fait, cela peut se terminer en désastre », ajoute-t-il.

L’embrasement de l’Irak

Photo: Ahmad al-Rubaye Agence France-Presse

L’Irak, où la République islamique bénéficie de très nombreux soutiens, devrait être au coeur des premières réponses de Téhéran, ne serait-ce que via ses milices, supplétifs et autres sympathisants.

« L’Irak va devenir le premier champ de bataille désormais », estime Alex Vatanka, expert de l’Iran au Middle East Institute de Washington. « Il va y avoir beaucoup de pression sur la présence militaire en Irak », estime-t-il, rappelant que les Américains perdraient énormément sur le plan stratégique s’ils devaient s’en retirer.

À Bagdad, les commandants des factions pro-Iran ont déjà appelé leurs combattants à se « tenir prêts ». Le leader chiite Moqtada Sadr a, de son côté, réactivé l’Armée du Mehdi, sa milice dissoute depuis une décennie, après avoir harcelé l’occupant américain en Irak.

Des actions antiaméricaines sont aussi possibles au Liban, éventuellement au Yémen, voire en Syrie, où l’Iran est actif via ses supplétifs, comme les Houthis yéménites ou le Hezbollah libanais.

Le pétrole du détroit d’Ormuz

Photo: Atta Kenare Archives Agence France-Presse

L’Iran a été accusé à plusieurs reprises en 2019 d’avoir miné des pétroliers au large de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, puis d’avoir attaqué ou saisi d’autres navires près du détroit d’Ormuz, un passage d’importance cruciale. Il est aussi soupçonné d’être à l’origine d’une spectaculaire attaque contre les installations pétrolières saoudiennes d’Abqaik et de Khurais, qui ont eu un énorme impact.

« L’Iran a montré qu’il pouvait frapper des bâtiments, bloquer des bâtiments. Un blocus est-il envisageable ? » s’interroge Jean-Charles Brisard, le président du Centre d’analyse du terrorisme (CAT) à Paris.

Les pays occidentaux ont annoncé plusieurs opérations pour sécuriser le transport dans cette zone ultramilitarisée.

L’option de la cyberattaque

Photo: Rob Engelaar Archives ANP/AFP L’ensemble des experts considèrent l’Iran comme un des acteurs majeurs de la scène technomilitaire mondiale.

« L’Iran […] essaye de se doter de capacités cyberoffensives qui permettraient des attaques contre des infrastructures cruciales aux États-Unis et chez leurs alliés », déclarait devant le Sénat américain en janvier 2019, Dan Coats, directeur du National Intelligence, qui chapeaute les services américains du renseignement.

L’ensemble des experts considèrent l’Iran comme un des acteurs majeurs de la scène technomilitaire mondiale. « Les Iraniens ont constitué une “cyberarmée iranienne”, un groupe qui a prêté allégeance au guide suprême tout en n’étant pas une structure officielle », explique à l’AFP Loïc Guézo, secrétaire général du CLUSIF, groupement de professionnels français spécialiste de la sécurité et de l’information.

« Leurs moyens d’action sont plutôt sur des infrastructures de type industriel, c’est là qu’ils font assez peur : des barrages aux États-Unis, une intrusion dans des systèmes de production d’énergie américains, etc. »

Les Iraniens sont ainsi soupçonnés d’avoir pénétré en 2013 le système informatique d’un petit barrage près de New York, le Bowman Avenue Dam.

Et le dossier du nucléaire ?

Photo: Atomic Energy Organization of Iran

C’est de là que tout est parti. Depuis le mois de mai, Téhéran a commis une série d’entorses à l’accord de 2015 visant à garantir la nature pacifique de son programme nucléaire, en riposte au retrait des États-Unis du texte en 2018 et au rétablissement de lourdes sanctions américaines qui asphyxient l’économie iranienne.

La prochaine étape était attendue lundi prochain, 6 janvier, avec la possible annonce par Téhéran de nouvelles décisions entaillant encore un peu plus le moribond accord de 2015, comme la réactivation d’installations interdites ou le franchissement de nouveaux seuils d’enrichissements d’uranium.

La France a, à cet égard, appelé vendredi Téhéran à éviter le risque d’une « grave crise de prolifération nucléaire ».

Personne ne veut une guerre frontale

Le général Soleimani était une figure majeure et « il faudra un discours de revanche massive » de la part du régime des mollahs, estime Alex Vatanka. Mais ni Washington ni Téhéran ne souhaitent aller à l’affrontement majeur, conventionnel et brutal.

D’autres figures de la révolution ont déjà été abattues et « ils ne se sont jamais vraiment vengés », souligne le chercheur.

Et le régime iranien, déjà en grande difficulté sur plan intérieur, n’a aucune chance de gagner une guerre de cette ampleur. « Ce n’est pas un régime suicidaire », insiste Alex Vatanka. « Vous devez partir en guerre en fonction de vos moyens. […] Je ne les vois pas avoir les yeux plus gros que la panse. »