Le premier ministre irakien démissionne

La démission du premier ministre entré en exercice en octobre 2018, ici en pantin lors d’une manifestation, marque un nouveau développement dans un Irak à feu et à sang.
Photo: Khalid Mohammed Archives Associated Press La démission du premier ministre entré en exercice en octobre 2018, ici en pantin lors d’une manifestation, marque un nouveau développement dans un Irak à feu et à sang.

Après avoir perdu la bénédiction du grand guide chiite du pays, le premier ministre de l’Irak a décidé de quitter ses fonctions. Ce dernier en a fait l’annonce vendredi au terme d’une semaine violente durant laquelle des dizaines de manifestants ont perdu la vie. Les protestataires, qui exigent un renversement de la classe politique entière, pourraient toutefois rester sur leur faim.

Sur la place Tahrir de Bagdad, les manifestants se sont mis à danser à l’annonce du départ d’Adel Abdel Mahdi, selon des journalistes sur place. Toutefois, la bonne humeur s’est rapidement évaporée. « Nous ne quitterons pas Tahrir tant que tous les corrompus ne seront pas partis », a expliqué l’un des manifestants. « Notre problème, ce n’est pas le premier ministre ; on veut que tous les partis dégagent ! » a lancé un autre insurgé à Diwaniya, à 200 km au sud de la capitale.

Chômage, corruption et pénuries ont fait descendre les Irakiens dans les rues ces deux derniers mois. Pour sortir le pays de son marasme, ils préconisent de faire table rase des autorités politiques et religieuses, qui se partagent le pouvoir de façon sectaire depuis l’invasion américaine.

La démission du premier ministre entré en exercice en octobre 2018 marque ainsi un nouveau développement dans un Irak à feu et à sang, et plus largement dans un Moyen-Orient en ébullition. En octobre, le premier ministre Saad Hariri du Liban a quitté son siège, chassé par un mouvement pacifique réclamant un pays moins sectaire, moins corrompu et plus égalitaire. Le peuple iranien exprime pour sa part sa colère la plus vive depuis des années après une forte hausse du prix de l’essence, qui alourdit encore davantage le fardeau économique pesant sur ses épaules.

En Irak, le bilan onusien des manifestations amorcées en octobre est monté vendredi à 354 morts et à plus de 8000 blessés. Il s’agit principalement de jeunes hommes, parfois même d’adolescents, généralement non armés. « Le véritable bilan est probablement plus élevé », note le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme.

Dans son sermon de vendredi, l’ayatollah Ali Al-Sistani, figure généralement apolitique et très respectée du chiisme irakien, a retiré sa confiance envers le premier ministre, Abdel Mahdi, lui-même de confession chiite. Il a demandé au Parlement de considérer les options se présentant à lui afin d’éviter que le pays s’enfonce un peu plus dans le « chaos ». Le principal intéressé n’a pas attendu la réplique des élus pour lui-même annoncer qu’il leur présenterait sa démission.

Le soulèvement en cours en Irak, le plus « intense » de l’ère post-Saddam Hussein, est inédit, « car il oblige à laisser tomber les prismes confessionnels ou ethniques qui sont toujours convoqués dès qu’on parle de l’Irak », expliquait plus tôt ce mois-ci la chercheuse Loulouwa al-Rachid en entrevue à Mediapart. Le conflit actuel s’articule sur des bases strictement socio-économiques, ajoutait la spécialiste de l’Irak rattachée jusqu’à récemment au Centre Carnegie pour le Moyen-Orient.

Ce sont majoritairement des manifestants chiites qui emplissent les rues de Bagdad et du sud du pays. Et ce sont eux qui ont incendié le consulat de l’Iran — un pays officiellement chiite — dans la ville sainte de Najaf, mercredi soir. La foule assemblée autour des flammes criait « Dehors, l’Iran ! » et brûlait des drapeaux du pays, à qui les insurgés reprochent une ingérence dans les affaires irakiennes.

Le lendemain de l’incendie, Bagdad a dépêché des commandements militaires dans le Sud, notamment à Nassiriya, où des dizaines de manifestants ont péri sous les tirs des forces de l’ordre. Les troupes ont ensuite été rappelées dans le chaos, tandis qu’Amnesty International a incité les capitales du monde à agir, car « le bain de sang doit cesser ».

Par voie de communiqué, Ottawa a « vivement » condamné la hausse des violences en Irak, jeudi. « Nous exhortons toutes les parties concernées à faire preuve de retenue et à s’abstenir de recourir à la violence », peut-on lire dans la déclaration officielle.

Les violences mortelles se sont malgré tout poursuivies vendredi. La police a tué 15 manifestants à Nassiriya et un autre à Bagdad. À Najaf, des témoins et des médecins ont rapporté que des hommes habillés en civil ont tiré sur des protestataires, faisant cinq morts.

La suite

Le Parlement pourrait accepter la démission de M. Abdel Mahdi lors d’une réunion convoquée en urgence dimanche. Le président, Barham Salih, devra par la suite choisir un nouveau premier ministre — une tâche qui pourrait se révéler complexe.

Il y a un an, Adel Abdel Mahdi avait accédé à ce poste car il représentait un compromis acceptable pour les deux coalitions couronnées lors des législatives du mois de mai. Économiste de formation, l’homme de 77 ans avait auparavant occupé de nombreux postes dans les hautes sphères de l’État avant de diriger ce gouvernement qu’il souhaitait technocrate.

Avec l’Agence France-Presse