Que se passe-t-il en Iran?

Une femme passe devant une murale représentant le drapeau de la République islamique. Des manifestants ont appelé au retour de la monarchie.
Photo: Agence France-Presse Une femme passe devant une murale représentant le drapeau de la République islamique. Des manifestants ont appelé au retour de la monarchie.

Pour la troisième fois en dix ans, l’Iran est le théâtre d’un important mouvement de révolte, cette fois-ci plus vaste que jamais. Les Iraniens sont néanmoins forcés au silence depuis que l’État a coupé leur connexion Internet. Observateurs, médias et organismes y devinent une répression brutale qui se poursuit alors que le régime se borne à dénoncer un complot de l’étranger. État des lieux.

« Je suis sans nouvelles depuis une semaine », confie au bout du fil, préoccupé, Foad Goodarzi. Cet Iranien a quitté Téhéran il y a près de cinq ans pour venir s’installer au Québec. Hormis sa femme et son fils, « toute » sa famille est en Iran, dont sa mère et son frère.

S’il ne cède pas à la panique — ses proches habitant « loin » des foyers de révolte, dit-il —, il s’inquiète surtout de la situation du pays, où les images d’une répression sanglante des manifestants arrivent au compte-gouttes. « On ne sait pas ce qui se passe ni ce qui va arriver. »

Depuis le 15 novembre, des soulèvements d’une ampleur inédite ont pris forme dans des dizaines de villes du pays. Les manifestants — issus de la classe moyenne et des plus démunis — n’ont pas digéré que le gouvernement décide sans crier gare de faire bondir le prix de l’essence, jusqu’à 300 % dans certains cas.

Mais pas seulement : le choix de l’État de sabrer ses subventions pour l’essence a surtout été « l’étincelle » qui a enflammé une « situation déjà explosive », explique Houchang Hassan-Yari, politologue d’origine iranienne au Collège militaire royal de Kingston. Corruption endémique, pauvreté, violation des droits de la personne : la colère face au pouvoir gronde depuis des décennies et ne cesse de s’étendre parmi les 81 millions d’habitants du pays, ajoute-t-il.

Des mouvements de révolte ont d’ailleurs eu lieu en 2017 et 2018, eux aussi portés par des revendications économiques et sociales. Avec le retour des sanctions pétrolières et bancaires des États-Unis il y a plus d’un an, la récession se creuse un peu plus chaque jour.

En haussant fortement le prix à la pompe, le gouvernement s’est défendu en disant vouloir ainsi lutter contre la contrebande de carburant écoulé dans les pays voisins où l’essence est plus chère, notamment au Pakistan. Le président iranien, Hassan Rohani, a aussi promis de reverser l’argent aux citoyens dans le besoin, soit quelque 60 millions de personnes (près de 75 % de la population).

Photo: Agence France-Presse Une station-service en partie incendiée par des manifestants, dans la ville d’Eslamshahr, près de Téhéran. La hausse du prix de l’essence est au cœur du mouvement de contestation actuel.

Trop peu, trop tard pour les protestataires, déjà pris à la gorge par un coût de la vie jugé exorbitant (l’inflation avoisine les 40 %). « Les manifestations se sont étendues à tout le pays. C’est du jamais vu », observe Vahid Yücesoy, chercheur au CERIUM et spécialiste de l’économie politique du Moyen-Orient.

« Le peuple n’a plus rien à perdre, il n’a plus d’espoir », mentionne de son côté M. Yami, un économiste d’origine iranienne installé à Montréal avec sa famille depuis janvier 2017. Dans sa voix, l’appréhension se fait un brin sentir. L’indignation aussi. Il préfère taire son prénom par peur de représailles pour ses proches, toujours en Iran. « Le gouvernement peut vous menacer d’envoyer votre frère ou votre soeur en prison parce que vous avez donné des entrevues défavorables à des journalistes », dit-il, n’hésitant pas à comparer son pays natal à la Corée du Nord.

Comme Foad Goodarzi, il n’a pas été en mesure de joindre sa famille via WhatsApp ou Telegram depuis le début des soulèvements.

Répression brutale

Devant l’ampleur et la violence du mouvement de contestation, la réponse du régime fut sans précédent. L’Internet et les données mobiles ont été bloqués à plus de 95 % dimanche, isolant l’Iran du reste du monde. Enfin presque : le leader suprême de la République islamique, Ali Khamenei, pouvait toujours gazouiller mardi.

En fin de journée vendredi, l’organisme NetBlocks — qui surveille l’accès au Web sur le globe — rapportait un léger retour de la connectivité en Iran (environ 17 %).

« Le gouvernement veut éviter de montrer l’étendue de la répression atroce qu’il fait, soutient Vahid Yücesoy du CERIUM. Mais il veut aussi empêcher que les manifestants puissent communiquer entre eux pour s’organiser. » Téhéran indiquait mardi qu’il ne rétablirait Internet que lorsqu’il sera certain que le réseau ne sera pas « utilisé à mauvais escient » pour de nouvelles émeutes.

Photo: Agence France-Presse Des manifestants scandant leur colère envers le régime à Téhéran, le 16 novembre dernier.

Avant la coupure, des images extrêmement violentes de heurts entre policiers et manifestants ont été mises en ligne. On y voit des protestataires ensanglantés, des édifices incendiés, et même ce qui semble être des tireurs embusqués tirer à balles réelles, du haut d’un immeuble, sur des manifestants.

Selon les autorités, cinq personnes — un civil et quatre policiers — sont mortes depuis le 15 novembre. De son côté, Amnesty International soutient qu’entre 100 et 200 manifestants ont été tués. Mardi, l’ONU s’est alarmée de ce que les forces de l’ordre ouvrent le feu pour réprimer des manifestants, parlant pour sa part de « dizaines » de morts et d’un millier d’arrestations.

Mais Internet étant hors service, difficile de savoir exactement ce qui se passe. Une chose est sûre : cette « répression brutale » est l’oeuvre de policiers, mais surtout des Gardiens de la révolution — le bras armé de la République islamique, note le professeur Houchang Hassan-Yari. Ceux-ci ont fait valoir jeudi que leur action « rapide » et l’arrestation des principaux « meneurs » parmi les émeutiers avaient rétabli l’ordre en bonne partie.

Complot ?

Dès mercredi, Téhéran affirmait être sorti victorieux d’un « complot » de l’étranger. La veille, l’ayatollah Khamenei jurait que « l’ennemi » avait été repoussé dans le pays.

« Évidemment, le régime iranien essaie de faire porter aux autres [les Américains, les Israéliens, les Européens] la responsabilité de ses problèmes internes », estime M. Hassan-Yari. Une opinion que partage Vahid Yücesoy : « Même si le président Trump n’a pas été un ange [en rétablissant de lourdes sanctions], les Iraniens vivent depuis longtemps sous le joug de ce régime rétrograde. Ils voient bien que leurs dirigeants ne sont pas très sensibles à leur sort. »

Photo: Khamenei.ir / Agence France-Presse Le guide suprême, Ali Khamenei, a apporté son appui dimanche à la décision du gouvernement d’augmenter le prix de l’essence.

L’Iran injecte aussi beaucoup de fonds publics dans ses interventions militaires en Irak, en Syrie, mais aussi en Bolivie et au Venezuela, reprend M. Hassan-Yari. Ça coûte « extrêmement cher », alors que la « vaste majorité de la population vit dans une situation lamentable ».

Le politologue, spécialiste du Moyen-Orient, voit également dans l’intervention précipitée des Gardiens de la révolution cette semaine un signe que le régime islamique se sent menacé, visé directement par les gestes et slogans des protestataires, dont certains réclament le retour de la monarchie.

Le régime avait, pour « une première fois », vacillé en décembre 2017, lors des derniers soulèvements d’ampleur en Iran. Là aussi, note Vahid Yücesoy du CERIUM, les classes plus pauvres — traditionnellement fidèles au régime — étaient descendues dans la rue, à l’époque pour dénoncer les mesures d’austérité du gouvernement Rohani.

À ses yeux, maintenant que la légitimité du pouvoir est une nouvelle fois remise en doute, un point de non-retour a été franchi. « Même si le régime peut contenir les manifestants, il va y avoir une prochaine vague », dit-il.

Manifestation à Montréal

Les ressortissants iraniens vivant au Québec se sont donné rendez-vous à 15 h samedi au parc Trenholme à Montréal afin d’attirer l’attention des médias sur la situation actuelle en Iran.