Le Djihad islamique dans le viseur d’Israël

Des partisans du Djihad islamique ont pleuré mardi la mort de Baha Abou al-Ata, un haut commandant tué la veille par une attaque de l’aviation israélienne.
Photo: Said Khatib Agence France-Presse Des partisans du Djihad islamique ont pleuré mardi la mort de Baha Abou al-Ata, un haut commandant tué la veille par une attaque de l’aviation israélienne.

Comme un brutal retour en arrière : Tel-Aviv s’est réveillée mardi à l’aube au son des sirènes d’alerte à la roquette pendant que Gaza revenait au temps des assassinats ciblés en pleine nuit.

Vers 4 heures du matin, l’aviation israélienne a mené une double opération simultanée à Gaza-ville et à Damas. Le premier raid, dans le quartier populaire de Chajaya, dans le nord-est de l’enclave palestinienne sous blocus, a atteint son but. Le missile israélien a soufflé le troisième étage de l’immeuble où dormait Baha Abou al-Ata, un haut commandant militaire du Djihad islamique palestinien (JIP) de 42 ans, et son épouse, les tuant sur le coup et blessant leurs deux enfants.

Le second, dans la capitale syrienne, visait Akram al-Ajouri, vraisemblablement le supérieur hiérarchique d’Al-Ata. Il aurait échappé aux missiles qui ont détruit sa maison, mais les médias syriens ont annoncé la mort de son fils et de sa petite-fille, ainsi que de son garde du corps. Neuf autres civils auraient été blessés.

L’armée israélienne, Tsahal, a immédiatement revendiqué « l’élimination »d’al-Ata à Gaza, mais pas les tirs sur Damas, conformément à la doctrine israélienne qui veut qu’on ne confirme ni ne démente les opérations hors des frontières de l’État hébreu et des Territoires palestiniens.

Le Hamas épargné

Le Djihad islamique, qui a promis une « réponse sans limite », a tiré près de 200 roquettes depuis Gaza dès 6 heures du matin. Celles de plus longue portée ont été interceptées dans le ciel de la banlieue de Tel-Aviv dans la matinée. Dans tout le sud du pays, jusqu’à la métropole côtière, les écoles ont été fermées pendant qu’on ouvrait les abris publics.

Le barrage de roquettes n’a fait aucune victime israélienne, l’onéreux système antimissile « Dôme de fer » interceptant des dizaines de projectiles, bien qu’une maison dans la ville de Netivot ait été partiellement détruite et qu’un missile se soit écrasé sur une autoroute, les automobilistes échappant à l’explosion à la seconde près.

Tsahal a répliqué en pilonnant au cours de la journée des sites appartenant exclusivement au Djihad islamique à Gaza, épargnant scrupuleusement le Hamas, contrairement à sa doctrine habituelle. Selon les autorités gazaouies, trois membres du JIP ont été tués dans ces frappes.

Dans l’après-midi, les salves de roquettes ont été plus restreintes que ce qui était attendu, limitées au pourtour de l’enclave, le Hamas ne se joignant pas pour l’instant aux représailles. Les généraux israéliens ont néanmoins fait savoir qu’ils se préparaient à un échange de feu étalé sur plusieurs jours, qui dépendra largement de la décision du Hamas de rester ou non en retrait.

Dans une courte allocution, le premier ministre, Benjamin Nétanyahou, s’est félicité de « l’élimination » d’al-Ata. Une « bombe à retardement », responsable, selon lui, des dernières flambées de violence dans le sud d’Israël.

Promu par Nétanyahou « plus haut chef du Djihad islamique » à Gaza, al-Ata était en réalité le commandant de la zone nord de l’enclave, au sein d’un quatuor chargé des opérations militaires. En 2012, il avait déjà échappé à une tentative d’assassinat ciblé durant l’opération Pilier de défense.

Quasi inconnu du grand public, chez les Palestiniens comme chez les Israéliens, son nom avait fait les gros titres il y a une quinzaine de jours, dans une campagne de presse orchestrée par Tsahal.

Selon les correspondants militaires, al-Ata était devenu un élément « incontrôlable » du JIP, cherchant, avec une poignée de fidèles, à torpiller les négociations de trêve et accords de « retour au calme » entre le Hamas et Israël. Surtout, il aurait été le commanditaire des tirs visant une assemblée du Likoud à Ashdod, le 11 septembre, qui avaient forcé Nétanyahou à quitter la tribune au son des sirènes. Humiliation ultime pour « Monsieur Sécurité » en pleine campagne.

Depuis lors, al-Ata aurait eu une cible sur le front. Nétanyahou n’a pas fait cet aveu, mais a souligné que la décision de recourir à un assassinat ciblé (pour la deuxième fois depuis 2014) avait été prise en accord avec l’armée et les services du renseignement il y a une dizaine de jours, évoquant une fenêtre de tir « unique ».

Impossible alliance

Cette mise au point n’a pas fait taire les accusations d’instrumentalisation politique, alors que son rival Benny Gantz approche de la date limite pour former un gouvernement à même de le remplacer après deux législatives non conclusives.

Le député Ayman Odeh, leader de la Liste arabe unie, a dénoncé le « cynisme » de Nétanyahou et sa « politique de la terre brûlée pour rester au pouvoir ». Cette énième crise à Gaza rend de facto impossible toute alliance de Gantz avec les partis arabes, forçant le général centriste à envisager l’option d’un « gouvernement d’union nationale » avec Nétanyahou, sous couvert de bon sens sécuritaire.

Ex-chef de Tsahal, Gantz a soutenu l’opération dont il avait été informé en amont, d’autant plus qu’il appelle à employer la manière forte à Gaza.

Pour le général en retraite Giora Eiland, le but de l’opération était d’enfoncer un coin entre le Hamas et le Djihad islamique et de circonscrire le potentiel de nuisance de ces derniers.

« Le JIP présente une réelle menace sur la capacité du Hamas à contrôler Gaza, estime cet ancien chef du conseil de sécurité national israélien. Ils sont aujourd’hui leur seule opposition, ce qui n’est pas une bonne chose pour nous. »

« Ironiquement, Israël veut que le Hamas, notre principal ennemi, reste maître de Gaza. Car c’est plus facile de traiter avec une entité quasi étatique comme le Hamas, qui sait se montrer responsable, qu’avec un supplétif comme le Djihad, contrôlé par l’Iran. »

Manoeuvre de division décryptée par le mouvement islamiste dans un communiqué : « Nous disons à l’occupation que les brigades Qassam [bras armé du Hamas] et les brigades de Jérusalem [du Djihad islamique] sont des frères jumeaux, leur sang est notre sang. »

Analyste à l’International Crisis Group, Ofer Zalzberg estime quant à lui qu’Israël « a d’abord voulu envoyer un message à l’Iran, en frappant en même temps à Gaza et à Damas. Il semblerait que le but de la frappe en Syrie était d’éliminer « l’officier traitant » d’al-Ata, sa courroie de transmission. Pour Israël, c’est une façon de montrer qu’il y a un téléphone rouge qui va de Téhéran à Gaza et qu’Israël n’a pas peur de prendre les devants ».