Les morts se multiplient dans des manifestations demandant la «chute du régime» irakien

Un manifestant, entouré du drapeau irakien, fait le signe de victoire pendant le mouvement de contestation du samedi 26 octobre.
Photo: Agence France-Presse Un manifestant, entouré du drapeau irakien, fait le signe de victoire pendant le mouvement de contestation du samedi 26 octobre.

Au moins 63 personnes ont été tuées au cours des dernières 48 heures en Irak, dans des manifestations réclamant « la chute du régime » et des attaques contre des QG de partis, de responsables et de groupes armés.

La contestation — inédite parce que spontanée — a connu deux épisodes. Le premier, entre le 1er et le 6 octobre, s’est soldé officiellement par 157 morts, quasiment tous des manifestants.

Le second, entamé jeudi soir après une interruption de 18 jours, le temps du plus important pèlerinage chiite, a fait jusqu’ici 63 morts, selon un bilan établi samedi soir par la Commission gouvernementale des droits de l’Homme.

Au total, au moins 220 personnes ont été tuées depuis le début de ce mouvement de contestation.

Vendredi, les violences ont pris un tour nouveau avec l’incendie dans le sud du pays de dizaines de sièges de partis, de bureaux de députés et surtout des QG des factions armées du puissant Hachd al-Chaabi, coalition de paramilitaires dominée par les milices chiites pro-Iran et alliée du gouvernement irakien.

« La colère populaire se dirige contre eux […] car ils sont la vitrine évidente du “régime”», explique le chercheur Harith Hasan.

Ces violences sont aussi le fait des partisans du turbulent leader chiite Moqtada Sadr, assure l’expert du Carnegie Middle East Center, qui « ont vu une opportunité pour passer à l’acte face à des milices concurrentes comme Assaïb Ahl al-Haq, Badr et les brigades du Hezbollah », les plus puissantes du Hachd.

Après l’incendie par des manifestants du siège d’Assaïb Ahl al-Haq à Amara (sud), et la mort d’un de ses commandants, cette faction pro-Iran a promis de se « venger ».

Samedi, trois personnes ont été tuées par les tirs des gardes de la maison du chef de la sécurité au sein du Conseil provincial de Zi Qar (sud) que des manifestants incendiaient, selon la Commission gouvernementale des droits de l’Homme.

À Bagdad, trois protestataires ont aussi été tués alors que des dizaines d’entre eux tentaient de traverser le pont al-Joumhouriya reliant l’emblématique place Tahrir à la Zone verte, où siègent le Parlement et l’ambassade des États-Unis, a-t-on appris de même source.

Des sources médicales ont expliqué qu’ils avaient été mortellement touchés par des grenades lacrymogènes et assourdissantes, qui ont déjà tué d’autres manifestants la veille.

Après avoir dormi la nuit à Tahrir, des centaines d’Irakiens continuent d’occuper cette place et assurent que leur mobilisation contre le pouvoir est pacifique.

Parmi les morts des dernières 48 heures, plus d’une vingtaine ont péri dans les incendies et attaques dans le sud. De telles violences n’ont pas eu lieu à Bagdad.

La mission de l’ONU en Irak (Unami) s’est dite « très inquiète des entités armées qui cherchent à compromettre la stabilité de l’Irak ».

Dans plusieurs villes du Sud, des manifestations ont aussi eu lieu avant d’être dispersées en raison de couvre-feux imposés « jusqu’à nouvel ordre ».

Les protestataires rejettent en bloc les mesures sociales annoncées. Ils veulent, disent-ils, une nouvelle Constitution et d’une classe politique entièrement renouvelée dans le 12e pays le plus corrompu au monde.

Le premier ministre Adel Abdel Mahdi a plaidé pour réformer le système d’attribution des postes de fonctionnaires et abaisser l’âge des candidats aux élections dans un pays où 60 % de la population à moins de 25 ans.

« Ils ont dit aux jeunes : “rentrez chez vous, on va vous verser des pensions et vous trouver des solutions”, mais c’était un piège », s’emporte une manifestante, venue avec son fils.

Vendredi, le grand ayatollah Ali Sistani, plus haute autorité religieuse chiite d’Irak, a appelé à la réforme et à la lutte anticorruption, tandis que Moqtada Sadr a réclamé début octobre la démission du gouvernement et de nouvelles élections.

« Sadr, Sistani, quelle honte ! », lance à l’AFP un manifestant en affirmant défiler parce qu’il n’a « pas un sou ». « On nous tire des grenades dessus, ça suffit ! »

Pour les manifestants, les gouvernements successifs depuis la chute du dictateur Saddam Hussein en 2003 ont prouvé l’inaptitude du système alors qu’en 16 ans, la corruption a officiellement coûté 410 milliards d’euros à l’État, soit deux fois le PIB de l’Irak, deuxième producteur de l’OPEP.

« Ça suffit ! Les vols, les pillages, les gangs, les mafias, l’État profond, tout ça… Dégagez ! On veut un État, les gens veulent seulement vivre », affirme un autre manifestant.

Non loin, le Parlement qui devait se réunir pour discuter des revendications des manifestants a de nouveau annulé sa séance faute de quorum.

 

Sit-in au Parlement

Les députés de l’influent leader chiite Moqtada Sadr, premier groupe du Parlement irakien, entament ce samedi soir un sit-in au Parlement, ont indiqué deux d’entre eux à l’AFP, qu’ils maintiendront «jusqu’à ce que soient satisfaites les demandes» des manifestants.

 

La liste «La marche pour les réformes» a également «rejoint l’opposition», a indiqué à l’AFP Raëd Fahmi, haut cadre du Parti communiste irakien, allié à Moqtada Sadr au sein de la liste La Marche pour les réformes.

Cette dernière avait remporté les législatives de mai 2018 avec 54 sièges et fait de Moqtada Sadr le faiseur de roi pour former la coalition gouvernementale aujourd’hui conspuée dans la rue.

L’Irak est entré le 1er octobre dans une crise sociale et politique inédite, avec des manifestations réclamant «la chute du régime» marquées par la mort de plus de 200 personnes.

Début octobre déjà, Moqtada Sadr avait réclamé la démission du gouvernement et la tenue d’élections anticipées «sous supervision de l’ONU».

Samedi soir, La marche pour les réformes a «déposé une demande officielle au président de la République» qui, selon la Constitution irakienne, peut demander au Parlement de voter la défiance au Premier ministre, a affirmé à l’AFP un autre député de La marche pour les réformes, Badr al-Zayadi.

Revenant sur le sit-in, ce dernier a dit espérer être rejoint par des parlementaires d’autres listes. «Il y aura sûrement d’autres décisions prises les jours prochains si le gouvernement d’Adel Abdel Mahdi continue à réprimer les manifestants et à ne pas satisfaire leurs demandes», a-t-il poursuivi.

Il n’était pas clair si les ministres soutenus par Moqtada Sadr quitteraient le gouvernement. Le leader chiite a fait le choix de soutenir des technocrates et n’a aucun membre de son mouvement au sein du cabinet.

Moqtada Sadr, ex-chef de milice devenu héraut des manifestants anticorruption, a semblé endosser les revendications des manifestants depuis le début du mois et a récemment menacé de mobiliser ses combattants pour les «protéger».

Ses très nombreux partisans avaient en 2016 paralysé le pays en prenant la Zone verte de Bagdad et en occupant de nombreuses institutions de l’Etat irakien.