Nouvelles manifestations mortelles en Irak

Les forces de sécurité ont tiré des grenades lacrymogènes et assourdissantes pour disperser la foule descendue dans les rues de Bagdad.
Photo: Agence France-Presse Les forces de sécurité ont tiré des grenades lacrymogènes et assourdissantes pour disperser la foule descendue dans les rues de Bagdad.

La contestation antigouvernementale est repartie vendredi en Irak avec des violences qui ont fait 24 morts à Bagdad et dans le sud du pays, où les protestataires s’en sont pris aux institutions et à divers partis et groupes armés.

Après la mort de plus de 150 personnes en une semaine début octobre, principalement des manifestants qui réclamaient « la chute du régime » dans la capitale, les protestataires ont tourné vendredi leur colère contre les institutions publiques et les QG de partis politiques et factions armées.

Dans le sud du pays, ils ont incendié ou saccagé deux sièges de gouvernorat, à Nassiriya et Diwaniya, une quinzaine de QG de partis politiques et groupes armés de la puissante coalition des paramilitaires du Hachd al-Chaabi, premier allié du gouvernement du premier ministre Adel Abdel Mahdi.

À la mi-journée, le grand ayatollah Ali Sistani, plus haute autorité religieuse chiite d’Irak, avait appelé les forces de sécurité et les manifestants à la « retenue » pour éviter le « chaos ».

Mais en fin de journée, le bilan officiel était de 24 manifestants tués, dont 8 à Bagdad uniquement.

La moitié des manifestants tués l’ont été par balles alors qu’ils s’en prenaient à des QG d’Assaïb Ahl al-Haq (« La ligue des vertueux » en arabe) — l’une des factions les plus puissantes du Hachd — à Nassiriya et Amara, dans le sud, selon des sources médicales et policières.

Trois autres ont péri dans la ville pétrolière de Bassora, dans le sud, en proie l’été 2018 à une semaine de violences similaires.

À l’époque, l’ensemble des QG des partis et groupes armés, mais aussi le gouvernorat et du consulat d’Iran, grand allié et voisin de l’Irak, avaient aussi été incendiés. La situation était subitement revenue au calme après des accords entre politiciens au Parlement.

Des couvre-feux ont été imposés à Bassora, Babylone et Nassiriya, mais les rassemblements continuent dans d’autres villes du sud. À Kerbala, ville sainte chiite, les forces de l’ordre ont tiré des grenades lacrymogènes et actionné leurs canons à eau brûlante pour tenter d’en venir à bout.

À Bagdad, des milliers de manifestants sont toujours rassemblés sur la place Tahrir, et des heurts limités se poursuivent sur le pont al-Joumhouriya adjacent, qui mène à la Zone verte où siègent le pouvoir irakien et l’ambassade des États-Unis.

Pour empêcher les manifestants d’y accéder, les forces de sécurité ont tiré des grenades lacrymogènes et assourdissantes. Des centaines de personnes ont été blessées.

LLe grand ayatollah a de nouveau appelé à des réformes et à la fin de la corruption, l’une des revendications premières des manifestants, sans indiquer s’il se désolidarisait d’Adel Abdel Mahdi, comme il l’a déjà fait par le passé avec d’autres premiers ministres.

C’est pourtant M. Abdel Mahdi, entré en fonctions il y a un an jour pour jour, que la rue tient vendredi pour responsable — avec la classe politique — des maux de ce pays, le 12e le plus corrompu au monde.

« Ce sont tous des voleurs »

Dès jeudi soir, le mouvement de contestation a repris sur la place Tahrir après de nouveaux appels à manifester relayés sur les réseaux sociaux.

« Adel Abdel Mahdi nous ment », ont crié certains manifestants, après un nouveau discours dans la nuit durant lequel il a annoncé des mesures sociales et réformes législatives sans proposer les changements radicaux réclamés par la contestation : une nouvelle Constitution et une classe politique entièrement renouvelée.

« Ce sont tous des voleurs, ils mentent en promettant des emplois et quand on manifeste, ils nous tirent dessus avec des grenades lacrymogènes », s’est emporté un jeune manifestant, drapeau national sur les épaules.

Photo: Agence France-Presse Des milliers de personnes sont descendues dans les rues de Bagdad.

Le turbulent leader chiite Moqtada Sadr a menacé d’envoyer ses combattants pour « protéger » les manifestants, faisant redouter une escalade des violences.

Pauvreté et corruption

Déclenchées spontanément le 1er octobre par des appels sur les réseaux sociaux, les manifestations avaient été marquées jusqu’au 6 octobre par la mort de 157 personnes, quasiment tous des manifestants et en très grande majorité à Bagdad, selon le bilan officiel.

Ce mouvement spontané est le premier du genre en Irak, riche pays pétrolier en pénurie chronique d’électricité et d’eau potable.

« Je veux ma part du pétrole », a lancé une manifestante place Tahrir, alors que 20 % de la population vit sous le seuil de pauvreté dans ce pays à majorité chiite.

Comme début octobre, le Kurdistan autonome, dans le nord du pays, s'est tenu loin des turbulences.

Dans le nord et l’ouest, majoritairement sunnites et repris il y a deux ans au groupe État islamique (EI), personne n’a défilé, les militants disant redouter d’être réprimés et accusés de « terrorisme » ou de « soutien à l’ex-régime de Saddam Hussein ».