La Turquie frappe les Kurdes

Le bombardement de Ras al-Aïn par l’armée turque a provoqué la fuite des civils kurdes, mercredi.
Photo: Associated Press Le bombardement de Ras al-Aïn par l’armée turque a provoqué la fuite des civils kurdes, mercredi.

Après la volte-face de la Maison-Blanche et la confusion, l’attaque et le risque d’un retour en arrière. L’opération militaire lancée mercredi par la Turquie sur le territoire kurde du nord de la Syrie risque de donner du carburant au groupe armé État islamique (EI) en facilitant, entre autres, la libération des milliers de combattants sympathisants de la formation djihadiste qui sont actuellement détenus dans des prisons kurdes.

Lâchés par Washington, ces Kurdes, alliés des Occidentaux dans la guerre contre le terrorisme, se retrouvent depuis plus de 24 heures sous les frappes turques, qui au dernier bilan ont fait 15 morts, dont 8 civils, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme.

« Dans les circonstances, il y a un énorme risque que les combattants djihadistes emprisonnés profitent du chaos pour s’échapper, résume en entrevue au Devoir le spécialiste du droit international et des mondes arabes Harith Al-Dabbagh, professeur à l’Université de Montréal.

La région, mais aussi le reste du monde, est placée devant une menace réelle, que les Kurdes pourraient d’ailleurs eux-mêmes entretenir en libérant ces combattants », afin de complexifier un peu plus le théâtre des opérations.

Le nombre des djihadistes qui ont déposé les armes après la chute du « califat » de l’EI en avril dernier est évalué entre 2000 et 4000, sans qu’aucun décompte officiel n’ait toutefois été effectué. Les familles de ces détenus, dont plusieurs enfants élevés dans l’idéologie radicale du groupe, vivent également dans des camps de réfugiés sur le territoire visé par l’opération militaire turque.

Deux djihadistes évacués

Ces combattants et leurs proches sont issus de 54 nationalités différentes, mais n’ont jamais été rapatriés en raison du risque qu’ils incarnent dans leur pays d’origine, comme la France, l’Allemagne, le Canada, le Royaume-Uni, les États-Unis, mais également à cause du caractère juridique exceptionnel du territoire sur lequel ils trouvent : le nord de la Syrie est sous l’influence d’un gouvernement kurde autoproclamé que la communauté internationale ne reconnaît pas.

« La zone touchée n’est pas sous le contrôle de Damas, dit M. Al-Dabbagh. La possibilité de procéder à des extraditions pour des procès dans des conditions normales n’existe pas ».

Deux importants djihadistes de l’EI détenus par les forces kurdes en Syrie ont été placés sous le contrôle de l’armée américaine en raison de l’offensive turque, a confirmé mercredi un responsable américain de la Défense. Selon la presse américaine, il s’agirait de deux Britanniques, membres d’un groupe surnommé les « Beatles ».

Le Washington Post et CNN affirment que ces deux djihadistes sont Alexanda Amon Kotey et El Shafee el-Sheikh. Leur unité avait enlevé des journalistes étrangers, torturé et décapité certains captifs, parmi lesquels le journaliste américain James Foley.

Un nouveau front

Mercredi, les régions frontalières de Tal Abyad et de Ras al-Aïn ont été bombardées par l’aviation et l’artillerie turques, dans une offensive annoncée quelques minutes plus tôt par le président turc, Recep Tayyip Erdogan.

Ankara cherche à éloigner de ce territoire la puissante milice kurde syrienne des Unités de protection du peuple (YPG), afin de créer une « zone de sécurité » entre les positions kurdes et la frontière turque pour y envoyer 2 millions de réfugiés syriens que la guerre civile a déplacés sur le territoire turc.

Cette présence nuit politiquement à Erdogan dans son pays en attisant la colère des Turcs exposés à ces réfugiés.

L’offensive de la Turquie a été baptisée Source de paix. C’est la troisième en Syrie depuis 2016. Elle ouvre un nouveau front dans un conflit qui a fait plus de 370 000 morts et des millions de déplacés depuis 2011. Et elle a provoqué mercredi un tollé international.

« Ce matin, la Turquie, membre de l’OTAN, a envahi la Syrie. Les États-Unis ne soutiennent pas cette attaque et ont clairement indiqué à la Turquie que cette opération était une mauvaise idée », a souligné Donald Trump dans un bref communiqué.

Dimanche, le président américain avait pourtant paru donner son feu vert à une telle opération, avant de nuancer ses propos et d’assurer que Washington n’avait « pas abandonné les Kurdes ». Lundi, il a également menacé la Turquie de représailles économiques en cas d’attaque qui, selon sa « grande et inégalable sagesse », dépasserait « les bornes ».

La ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, a affirmé pour sa part que l’action unilatérale de la Turquie risquait de freiner les progrès réalisés à l’encontre des combattants de l’EI.

Paris a « très fermement » condamné l’incursion turque. Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a exigé l’arrêt de l’offensive, pendant que l’Allemagne a estimé que l’opération risquait « de provoquer une résurgence » de l’EI.

Le chef de la diplomatie britannique, Dominic Raab, a exprimé mercredi sa « sérieuse préoccupation » après l’offensive « unilatérale » de la Turquie contre les forces kurdes du nord-est de la Syrie.

Le porte-parole de M. Erdogan, Ibrahim Kalin, a quant à lui appelé les pays européens à « reprendre » leurs ressortissants ayant intégré l’EI et aujourd’hui détenus par les forces kurdes.

Questionné par Le Devoir, le gouvernement canadien a admis que « des citoyens canadiens sont détenus en Syrie » sans en préciser le nombre.

« Compte tenu de la situation sécuritaire sur le terrain, la capacité du gouvernement du Canada à [leur] fournir une aide consulaire est extrêmement limitée », a indiqué un porte-parole du ministère des Affaires étrangères.

Aux États-Unis, le sénateur républicain proche de Donald Trump, Lindsey Graham, a vivement dénoncé l’opération d’Ankara. « Priez pour nos alliés kurdes qui ont été honteusement abandonnés », a-t-il écrit sur Twitter. « Je vais mener les efforts au Congrès pour qu’Erdogan paie très cher ».

« C’est une constante dans l’histoire des Kurdes : ils sont instrumentalisés, puis ils sont abandonnés et livrés à eux-mêmes, laisse tomber à l’autre bout du fil le spécialiste de la question kurde Samir Saul, professeur d’histoire à l’Université de Montréal. Face à l’armée turque, ils ne peuvent pas gagner. Et cela n’annonce rien de bon, ni pour eux, ni pour la région. »

Le Congrès américain va faire « payer très cher » à la Turquie son offensive, ont prévenu en choeur mercredi des sénateurs républicains comme démocrates, affirmant être en train de « finaliser » un texte pour imposer des sanctions. Le Conseil de sécurité de l’ONU se réunira en urgence jeudi.