Contestation en Irak: Washington appelle Bagdad à «rendre des comptes»

Touché comme la capitale Bagdad par les violences, le sud de l’Irak se prépare à commémorer le 20 octobre l’Arbaïn, le plus grand pèlerinage de l’islam chiite au monde.
Photo: Haidar Hamdani Touché comme la capitale Bagdad par les violences, le sud de l’Irak se prépare à commémorer le 20 octobre l’Arbaïn, le plus grand pèlerinage de l’islam chiite au monde.

Le calme prévaut pour le deuxième jour consécutif en Irak, pays qui reste toutefois largement privé d’internet mercredi, alors que Washington a appelé Bagdad à « rendre des comptes » après la centaine de morts enregistrée durant un mouvement inédit de contestation sociale.

À Bagdad, deuxième capitale la plus peuplée du monde arabe, le retour à la vie normale semble de plus en plus visible. Les embouteillages recommencent à encombrer les axes de cette cité de neuf millions d’habitants. Les écoles accueillent de nouveau des élèves, dont la rentrée récente a été perturbée par les violences.

Si administrations et commerces ont rouvert, l’accès aux réseaux sociaux reste en revanche impossible.

L’Irak est entré, à partir du 1er octobre, dans une spirale de violences, et dans une crise politique: des manifestations d’apparence spontanée et motivées par des considérations sociales ont rapidement essuyé des tirs à balles réelles.

Ces violences ont abouti, dans la nuit de dimanche à lundi, à des scènes de chaos à Sadr City, bastion à Bagdad de l’influent leader chiite Moqtada Sadr, qui a réclamé la démission du gouvernement.

L’armée a reconnu un « usage excessif » de la force, uniquement durant cette nuit où au moins 13 manifestants sont morts.

Le bilan officiel de la semaine de violences, qui a touché Bagdad et le sud de l’Irak majoritairement chiite, est de plus de 100 morts, et plus de 6 000 blessés.

Un flou persiste sur les auteurs de la répression. Les autorités ont évoqué des « tireurs non identifiés ».

Si la violence a cessé à Bagdad et dans le sud, les réseaux sociaux restent inaccessibles, alors que des militants ont largement filmé les violences.

Les autorités irakiennes n’ont jusqu’ici pas commenté cette déconnexion qui touche environ trois quarts du pays, selon NetBlocks, ONG spécialisée dans la cybersécurité. Le nord, dont le Kurdistan autonome, n’est pas affecté.

« Cette déconnexion quasi totale imposée par l’État dans la plupart des régions limite gravement la couverture médiatique et la transparence autour de la crise », a fait valoir Netblocks.

Face aux événements sanglants, le mouvement social a dégénéré en crise politique.

Dans un pays écartelé entre ses deux principaux alliés — l’Iran et les États-Unis —, où les dirigeants s’accusent mutuellement d’allégeance à des puissances étrangères, le président Barham Saleh a lancé un appel aux « fils d’une même nation ».

Il a décrété un « dialogue national » qui, pour le moment, a donné lieu à une série de rencontres, entre parlementaires, ainsi qu’entre gouvernement et chefs tribaux et de partis politiques.

Tous ces représentants ont été conspués par les manifestants, qui, fait inédit, n’ont pas répondu à l’appel de figures politiques ou religieuses.

Le gouvernement et le Parlement ont annoncé des mesures sociales visant à apaiser la colère de la rue, qui vise la corruption, le chômage et la déliquescence des services publics, dans un pays pétrolier où plus d’un habitant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté.

Washington et Londres préoccupés

Dans la nuit, la diplomatie américaine a annoncé que le secrétaire d’État Mike Pompeo avait appelé le gouvernement irakien à la « retenue maximale ». « Ceux ayant violé les droits de l’Homme devront être tenus responsables », a-t-il ajouté.

Ces propos, a indiqué Washington, ont été tenus lors d’un entretien téléphonique « récent » avec le premier ministre Adel Abdel Mahdi. M. Abdel Mahdi avait annoncé lundi s’être entretenu avec M. Pompeo.

Un communiqué de son bureau avait alors indiqué que Mike Pompeo avait « dit sa confiance dans les forces irakiennes, et le soutien des États-Unis à l’Irak et aux efforts du gouvernement pour renforcer la sécurité et la stabilité ».

Mercredi, Londres a exprimé « sa préoccupation » face aux récentes violences.

Sur Twitter, le chef de la diplomatie Dominic Raab a dit avoir souligné auprès du premier ministre irakien la nécessité de « respecter le droit à manifester pacifiquement et la liberté de la presse ».

Touché comme la capitale Bagdad par les violences, le sud de l’Irak se prépare par ailleurs à commémorer le 20 octobre l’Arbaïn, le plus grand pèlerinage de l’islam chiite au monde, qui rassemble des millions de visiteurs, principalement d’Irak et d’Iran.

La plupart converge à pied depuis Bassora, à la pointe sud de l’Irak, ou de Bagdad, vers le tombeau de l’imam Hussein à Kerbala, à 100 km au sud de la capitale.

Des cars de pèlerins iraniens sont déjà arrivés dans les « maoukeb », ces tentes qui accueillent les visiteurs avec nourriture, boissons et chants religieux branchés sur des haut-parleurs tonitruants.

Quelque 1,8 million d’Iraniens y avaient pris part en 2018, selon Téhéran.

Commentant la récente contestation chez son voisin, l’Iran a dénoncé un « complot » mené par « des ennemis » de la République islamique pour semer la discorde entre Téhéran et Bagdad. Ce « complot a échoué », a jugé le Guide suprême iranien, Ali Khamenei.